J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux juifs, en villages d'où on les chassait à coups de pierres, à coups de faux... Il ne savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans une petite banque... chez un coreligionnaire... Des enfants qui lui restaient, ses deux fils, dont l'un s'était marié et avait une petite fille, travaillèrent, à la gare, comme porteurs...
—Si faibles, mossié, si faibles... et malades!...
La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail...
—Des oranges!... des oranges!... La pauvre Sarah!
Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés au Bound, en révolte ouverte contre le gouvernement et la société.
—Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach!
Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions, à répéter que les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était le rabbin qui venait au secours des enfants.
—Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses...
Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison.
—Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient les révolves, les pauvres révolves... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents juifs avec du sang!...