Alors, voilà... Encore une fois...

Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers de dragons, des «mossié» de Pétersbourg, des officiers de la garde, dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de l'Empereur.

Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme si rien ne se fût produit... À leur table, à l'écart, ils mêlaient leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient. Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation, aucune ironie... de l'indifférence... Des femmes criaient... Un enfant s'étant mis à pleurer, le vieux avait voulu courir à sa petite-fille... Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement... Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!... Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors, des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des vociférations...

Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux, pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé, qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, par les fenêtres, dans la rue...

Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna sur lui-même, et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la nappe chargée de vaisselle.

C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée, et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses cheveux, à sa barbe...

Des cris d'horreur... des protestations indignées, s'élevèrent... Les quatre officiers avaient disparu.

Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient volées...

Le pauvre vieux, profitant d'une accalmie, avait pu courir jusque chez lui... Le pavé était couvert de culots de cartouches... Des ivrognes ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme, à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boire, comme un chien, la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait, courait...

Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son matelas, «sans faire du brui», il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce qu'il fit grand jour.