Nidreland!... Nidreland! Ah! il avait bien sa patrie à la semelle de ses sabots, celui-là!

Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne badine pas avec la douane en Hollande.

Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues, comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs, et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.

J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara qu'il en référerait au ministre des Digues.

Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...

J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant et dormant, dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à la patience...

—Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli... mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour, dites?...


Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter... Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent, saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité, et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.

Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant plus que l'adolescence—sans amertume—d'un autre âge, nous resterions perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il faudrait ne retourner jamais, à quinze ans d'intervalle, dans un pays où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.