Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.

Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés; il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de grandes mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine, qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face, petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.

Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...


[La découverte de Claude Monet.]

Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et mourir la vigueur du Rhin. J'admirai délicieusement les petits ponts, enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées, qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de jacinthes, de tulipes...

Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il est fait.

C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.

Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande, il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de voir. Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement, tout modelé tiennent dans un trait—art qu'il ignorait, d'ailleurs, comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la prescience, en quelque sorte fraternelle—cette émotion-là, vous la devinez.

Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer, par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que par des cris.