Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes, les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...
Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des héros, je me pris à réfléchir...
Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison, de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison, qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue. Combien de millions et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique, aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup les hommes. Même aucun martyr—si douloureux soit-il—n'est fécond. Et quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré l'humanité d'un Dieu!»
Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un jour nous renonçons à l'or—et j'entends la richesse individuelle,—ce ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions, enfin, le moyen de vivre autrement—un moyen plus rationnel, moins compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne sera pas demain...
Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui n'est pas venu au musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée, et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or, là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...
Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle injustice cimente la solidarité—les juifs encore, pour tout dire—qui a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux, acheteur—à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat universel?
Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens, des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point, étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans du métal coulé, l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant, de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure... Il s'en est fallu peut-être de peu,—de génie, sans doute—pour qu'Ary Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan...
La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent, les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans l'espace, que c'est dans le temps...
Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie à ne vouloir sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous achetons et que nous mangerons en chemin.