Puis:

—Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant... léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de l'exagération!...

Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été, parfois, de ceux-là...

—Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins—c'est affreux—j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en accuser ce geste de maman...

Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.

—J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite, peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!... L'idiot que j'étais!

Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon oreille:

—Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune... peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé... écoutez-moi... possédé!...

Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui—décidément, trop de thé finissait par l'enivrer,—il ajouta encore plus confidentiellement: