—Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper...

Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de cailloux coupants... J'y laissai deux pneus.

Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.

Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes...


Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte, corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et aux métaphores populaires.

Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide. Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent, en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement une protestation olfactive, la révolte inconsciente de l'odorat. Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes!

Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,—je parle du cheval,—le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé. Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche, comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter jamais, sans jamais se révolter.

On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal—l'homme et même le cycliste compris—qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste, naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie, que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera bientôt dépossédée.