Il fit claquer son fouet:

—Attends un peu!... ah! salauds!

Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses cils des flocons de poussière, il gémissait:

—J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité!

Il était complètement ivre.


Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam... Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter, partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude et de rubis, où passaient des insectes nocturnes, des papillons de feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement, l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,—car la lumière l'effraye comme les ténèbres,—se retourna brusquement, et faisant faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers, et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit, confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et les guides étaient enroulées à son poignet pendant.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille.

Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au point d'où elles étaient parties.