Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.
—En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume—alors fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se pétrifiait—épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?... Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné? Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents... Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises. Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme, la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade... Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond, dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années... Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck, à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre... Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils, elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement... À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système.... Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes de sa mère paraissaient un stratagème... Plus elle résistait, plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité, il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister... La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence... Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.» En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non... non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts—et pourtant respectueux—pour empêcher que durât, une minute de plus, cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain... «Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière... l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était allé, comme il arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace... Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme... Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter... les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire... l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre: «Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il voulait fastueux!...
—Mais la fin de l'histoire? demandai-je.
—La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en fallut au moins six...
Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer violemment dans le hall.
—Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une gaillarde!...
Je le vis taper du pied:
—Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui, désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck, discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût mettre en balance!
Il ajouta:
—Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.