—Voilà le armées! rectifiai-je...
Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français, espoir de la patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas d'insulter, grossièrement, deux dames...
[Souvenirs et rêveries dans Cologne.]
De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de pierres, ornières et fondrières. Trois fois—humiliation!—je dus recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8, embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés, où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties refaites, le service de la vicinalité,—imagination satanique!—avait disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles, Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard. Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.
Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son courage et son adresse.
Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié—ah! que le diable emporte son amitié!—avait tenu à nous accompagner, eut une «panne d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car, après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation, déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement, toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas! impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès, jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de kilomètres.
C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes, pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas une raison—pas même une excuse—de n'avoir montré que du mépris pour ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux, me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi!