Il continua:

—Vous savez que Balzac était rentré de Russie, très malade, perdu. Il avait une artériosclérose,—ce qu'on appelait, en ce temps-là, une hypertrophie du cœur,—que lui avaient valu son travail fou, et quelque chose de plus fou encore que son travail, l'abus qu'il faisait du café. Aggravée par le chagrin, la maladie avait marché rapidement. C'était effrayant à voir. Il souffrait, comme un damné, de la poitrine, des reins, du cœur. Il ne pouvait absolument pas respirer: l'asphyxie, il n'y a pas d'autre mot. Et il enflait comme une outre... Chaque jour, on le ponctionnait... Mais il arriva bientôt que les ponctions ne le soulagèrent plus... Le trocart criait, grinçait dans la chair des jambes devenue dure, imperméable, sèche et très rouge, pareille à du «lard salé», a dit le docteur Louis... On ne peut pas se figurer! Le 17 août, dans la journée, il fut administré, et les trois chirurgiens, qui le soignaient...

Levant ses mains vers le plafond, et les laissant ensuite retomber sur ses cuisses, lourdement, il répéta:

—Qui le soignaient!... qui le soignaient!... Ah!... Enfin!... les trois chirurgiens qui le soignaient, avec le bon Nacquart, se retirèrent, en recommandant qu'on ne les dérangeât plus, désormais... quoi qu'il pût arriver!... Il n'y avait plus rien à faire... Balzac s'en allait, mourait par le bas, mais le haut, la tête, restait toujours bien vivant... La vie était si fortement ancrée en ce diable d'homme qu'elle ne pouvait même pas se décider à quitter un corps presque entièrement décomposé... Et il y avait, dans toute la maison, une affreuse odeur de cadavre... Croiriez-vous que, quand je repense à cette journée-là, cette odeur me revient?... que je ne puis m'en débarrasser?... Après tant d'années?... Mais vous savez tout cela.... Ce n'est pas ce que je veux vous dire....

Il se tut quelques secondes. Puis:

—Écoutez... ce que je vais vous dire, je ne l'ai encore raconté à personne... Si, à Rodin... je l'ai raconté à notre ami Rodin, un jour que j'étais allé, dans sa petite maison du boulevard d'Italie, voir une esquisse de son Balzac... Eh bien, promettez-moi que ce que je vais vous dire, vous ne l'écrirez pas, du moins que vous ne l'écrirez pas, moi vivant?... Après... ma foi!... ce que vous voudrez...

Un peu timide, un peu gêné, il ajouta:

—Il est bon, peut-être, qu'on sache, un jour... ce qui est arrivé...

Et il poursuivit:

—Dans la matinée du 18, Nacquart revint. Il resta plus d'une heure au chevet de son ami... Balzac étouffait... Pourtant, entre ses étouffements, il put demander à Nacquart: «Dites-moi la vérité... Où en suis-je?» Nacquart hésita... Enfin, il répondit: «Vous avez l'âme forte... Je vais vous dire la vérité... Vous êtes perdu.» Balzac eut une légère crispation de la face; ses doigts égratignèrent la toile du drap... Il fit simplement: «Ah!...» Puis, un peu après: «Quand dois-je mourir?» Les yeux pleins de larmes, le médecin répliqua: «Vous ne passerez peut-être pas la nuit.» Et ils se turent... En dépit de ses souffrances, Balzac semblait réfléchir profondément... Tout à coup, il regarda Nacquart, le regarda longtemps, avec une sorte de sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit, dans l'intervalle de ses halètements: «Ah! oui!... Je sais... Il me faudrait Bianchon... Il me faudrait Bianchon... Bianchon me sauverait, lui!» Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute sa foi dans son œuvre, il l'affirmait encore dans ces derniers mots, qu'il prononça avec une conviction sublime: «Il me faudrait Bianchon!»... À partir de ce moment, la crise s'atténua, mollit peu à peu. Il parut respirer moins douloureusement... Nacquart était au courant des dissentiments du ménage... Voyant le malade plus calme, espérant peut-être un attendrissement, il demanda: «Avez-vous une recommandation à me faire?... quelque chose à me confier?... Enfin, désirez-vous quelque chose?» À chaque question, Balzac secouait la tête et répondait: «Non... je n'ai rien... je ne désire rien.» Nacquart insista: «Vous ne voulez voir... personne?—Personne.» À aucun moment, au cours de cette visite, il ne parla de sa femme. Il semblait qu'elle n'existât plus pour lui,... qu'elle n'eût jamais existé... Comme Nacquart allait partir, Balzac demanda du papier, un crayon... D'une main tremblante, il traça une dizaine de lignes... Mais il était si faible que le crayon lui glissa des doigts... Il dit: «Je crois que je vais m'endormir... Je terminerai cela... quand je me sentirai un peu plus fort...» Et il s'assoupit. Qu'avait-il écrit? À qui avait-il écrit? On ne retrouva jamais cette feuille, qui eut le sort de beaucoup d'autres, qu'on ne retrouva pas non plus...