—Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale, puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente, avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable, et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide et moins âpre. L'Allemand—je ne dis pas le juif allemand—l'Allemand ignore l'économie. Il est—non pas fastueux—car le faste suppose une imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que l'Allemand n'a pas,—mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail assez curieux... À Berlin—je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que je pourrais dire—le jour même des vacances, plus de deux cent mille familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de tous les lacs, au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens, un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig... Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette fameuse instruction!...

Il se mit à rire.

—Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...

—En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux, sous le régime allemand?

Il répondit simplement:

—Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi... d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a pas une grande importance...

—Et la Lorraine?

—Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...


[Berlin-Sodome.]