Et remarquez que, par une audacieuse ironie, Rocroy tient, dans notre système de géographie départementale, l'emploi de chef-lieu d'arrondissement... C'est chef-lieu de rétrécissement qu'il faudrait dire...
Nous y arrivâmes par hasard, ou plutôt par erreur, car, malgré Brossette, que son instinct ne trompe jamais, je m'acharnai à croire que le dit chemin cahoteux devait être un raccourci, et, qu'à le prendre, nous économiserions de la route et du temps, pour gagner Fumay.
Hélas! ce fut Rocroy.
Mais, je ne regrette rien. Les spectacles agréables ne nous sont pas seuls utiles, et nous avons appris, depuis l'histoire romaine, que rien n'exerce l'esprit, n'élève le cœur, comme de méditer sur des ruines.
Rocroy a encore ses remparts et ses deux portes. Bien qu'ils aient été construits par Vauban, qui avait pourtant de l'imagination et le goût du pittoresque, ils n'ont rien de terrible, rien de décoratif, non plus. La ville n'est, pour ainsi dire, qu'une place, une petite place lugubre et muette, fort sale, autour de laquelle des maisons, qui n'ont même pas le prestige des architectures anciennes, se délabrent, s'excorient, s'exfolient, ainsi que de pauvres visages, atteints de dermatose. Cela est noir, galeux, effrayamment vide. Je ne me rappelle pas y avoir vu un arbre, une fontaine, un kiosque. On y chercherait vainement, même sur une boutique ou sur un café, le souvenir du grand Condé... Ah! les Espagnols peuvent venir à Rocroy, sans la moindre humiliation. Rien n'y évoque plus la mémorable frottée qu'ils y reçurent; aucun trophée à la mairie, aucun canon sur les remparts... Mais que viendraient faire à Rocroy les Espagnols? Ils ont aussi des villes mortes, chez eux, de vieilles villes sarrasines, des villes de porcelaine que le soleil, chaque matin et chaque soir, anime de reflets enflammés et merveilleux.
Quand nous traversâmes cette place, nous vîmes quelques fantômes, assis sur des chaises et sur des bancs, au seuil des portes, devant les boutiques, dont la plupart, d'ailleurs, étaient closes. Ils ne remuaient pas, ne parlaient pas, ne regardaient pas. Le bruit de l'automobile ne leur fit même pas lever la tête.
Dans les plus petits villages, perdus au fond des terres, un chien étranger, un chemineau qui passe, une voiture d'ambulant, un vol d'oies sauvages, est un événement considérable. À plus forte raison, une auto... On s'inquiète, on s'assemble autour de ces choses inhabituelles, qui, pour un instant, rompent la monotonie de ces existences enfermées.
À Rocroy, ils ne s'inquiétaient de rien, ne regardaient rien, si parfaitement immobiles que nous eûmes la pensée que c'étaient des mannequins d'étoupe, et que, si nous les avions effleurés d'une chiquenaude, ils fussent tombés sur le trottoir, avec un bruit mou... Notre surprise s'augmenta à découvrir que les devantures des boutiques s'ornaient d'enseignes, telles que celles-ci: «Épicerie parisienne... Boulangerie parisienne... Charcuterie parisienne...». J'ignore l'idée que ces spectres se font de Paris, si Paris, pour eux, symbolise la vie ou la mort... Ce que je sais, c'est que tout était parisien, à Rocroy, et que tout était mort.
On ne perçoit d'abord que le comique des choses; ce n'est qu'à la réflexion que le tragique apparaît.
Il ne nous fallut pas longtemps pour sentir que cette ruine et que cette mort étaient bien la parfaite et douloureuse image de la ruine et de la mort, que fut l'œuvre politique et militaire de Louis XIV, œuvre à jamais néfaste, que, plus tard, vint achever Napoléon dont, par un prodige, la France n'est pas morte, mais qui pèse toujours sur elle d'un poids si lourd et si étouffant...