—Les socialistes nous prêchent sans cesse l'émancipation, l'affranchissement... J'en suis, parbleu!... Mais, l'affranchissement, l'émancipation de quoi, si tout d'abord on n'affranchit et on n'émancipe notre cerveau?
Je compris très bien que le passé n'avait plus aucune prise sur ces hommes conscients et qu'ils défendraient avec une volonté tenace et une tranquille assurance, les conquêtes, les pauvres petites conquêtes, matérielles et morales, qu'ils avaient su, tout seuls, arracher à la société et au sol ingrat de leurs montagnes...
Et tel était le miracle... En quelques heures, j'étais allé d'une race d'hommes à une autre race d'hommes, en passant par tous les intermédiaires de terrain, de culture, de mœurs, d'humanité qui les relient et les expliquent, et j'éprouvais cette sensation—tant il me semblait que j'avais vu de choses—d'avoir, en un jour, vécu des mois et des mois.
Et cette sensation que, seule, l'automobile peut donner, car les chemins de fer, qui ont leurs voies prisonnières, toujours pareilles, leurs populations parquées, toujours pareilles, leurs villes encloses que sont les chantiers et les gares, toujours pareilles, ne traversent réellement pas les pays, ne vous mettent point en communication directe avec leurs habitants,—cette sensation, tout à fait nouvelle, que de fois j'en goûtai la force et le charme, au cours de ce voyage exquis, où je retrouve constamment mon admiration et, je puis le dire, ma reconnaissance, pour cette maison roulante idéale, cet instrument docile et précis de pénétration qu'est l'automobile, et surtout—puisqu'il faut bien finir par tout ramener à soi—l'automobile créée par vous, cher monsieur Charron, pour mes curiosités et mes vagabondes rêveries...
C'est pour cela que j'aime mon automobile. Elle fait partie désormais de ma vie; elle est ma vie, ma vie artistique et spirituelle, autant et plus que ma maison. Elle est pleine de richesses, sans cesse renouvelées, qui ne coûtent rien que la joie de les prendre au passage, ici, là, partout où m'entraînent la fantaisie de voir et le désir d'étudier. J'y sens vivre les choses et les êtres avec une activité intense, en un relief prodigieux, que la vitesse accuse, bien loin de l'effacer. Elle m'est plus chère, plus utile, plus remplie d'enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur leurs rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs arbres, de leurs eaux, de leurs figures... Dans mon automobile j'ai tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant, passant, changeant, vertigineux, illimité, infini... J'entrevois, sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux, de mes objets d'art; je ne puis me faire à l'idée, qu'un jour, je ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse licorne qui m'emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l'oeil plus aigu, à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les conflits de l'humanité.
Eh bien, faut-il vous le dire, cher monsieur Charron? J'ai beaucoup hésité, avant d'inscrire votre nom en tête de ce petit volume... J'avoue que, durant quelques heures, j'ai manqué de courage... Voilà un bien gros mot, n'est-ce pas, pour une chose pourtant bien naturelle et bien simple... C'est que je connais les hommes de mon temps, surtout de mon milieu. Leur bienveillance si connue, leur indomptable morale et l'intransigeance de leurs vertus, m'ont positivement effrayé... Mais le sentiment très vif que j'ai de ma liberté, l'horreur, non moins vive, que j'ai des usages reçus et des pratiques courantes, mon immoralité, pour tout dire, eurent vite fait de surmonter cette terreur passagère et absurde... Si on les écoutait, ces braves gens-là, on ne ferait jamais rien de ce que l'on veut et de ce qui vous plaît... Laissons-les dire...
Laissons-les dire, mais profitons de cette circonstance pour risquer quelques observations...