D'ailleurs, jamais ils n'ont pu garder un exilé de choix. Il leur fallait des proscrits à leur taille, de pauvres petits proscrits de rien du tout... C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulange qu'il leur faut!... Oui, il leur fallait le général Boulanger... Ils l'ont eu... Ils étaient fiers de ses bottes dévernies et de sa plume blanche maculée de la boue du nationalisme... Ils l'entouraient de prévenances, lui envoyaient des fleurs, lui jouaient de la musique de M. Gevaert... Et voilà qu'au bout de très peu de temps, écœuré de la rue Montagne-de-la-Cour, du bois de la Cambre, n'en pouvant plus d'ennui et de dégoût, le pauvre diable finit par se brûler ce qui lui restait de cervelle... Celui-là aussi!... Alors qui?
Je ne crois pas qu'il existe, aujourd'hui, dans n'importe quel pays, à Aurillac et au Puy, pas même à Briançon, de caissiers assez dépourvus pour prendre leur retraite à Bruxelles. À preuve cette confidence, émouvante et douloureuse, que me fit, un soir, un honorable préposé à la caisse d'un grand établissement de crédit français:
—Plusieurs fois, monsieur, m'avoua ce sage, j'ai songé à me sauver avec la caisse... Que voulez-vous?... J'ai trop de famille, et pas assez d'appointements... Je n'arrive pas... je n'arrive pas à nouer les deux bouts... Ah! cela m'était bien facile, je vous assure... Du samedi soir au lundi matin... j'avais tout le temps, vous comprenez!... Mais je me suis dit: «Il va falloir vivre à Bruxelles désormais... Ma foi, non... J'aime mieux rester honnête homme.»
Et il soupira profondément...
Malgré toute ma bonne volonté—car il est bien évident, n'est-ce pas, que je suis sans parti pris, touchant Bruxelles,—il m'est impossible de trouver à ces rangées de petits hôtels et à ces parcs minuscules, de caractère. Ils ne paraissent faits que pour démontrer que Londres est une belle ville unique. De ci, de là, des constructions neuves, de larges voies moroses, où le Roi s'acharne à engloutir les millions de ses filles, évoquent la triste richesse de Berlin... Mais Bruxelles, avec ses gardes civiques, n'est pas la capitale d'un Empire de canons et d'affaires, où subsistent encore le souvenir d'un grand Frédéric, et le charme de son dix-huitième siècle truqué.
Non, Bruxelles est bien la capitale comique, la capitale d'opérette, la capitale de Vandepereboom!
Derrière le Musée, dans une rue que bordent de maigres acacias, j'ai remarqué, à travers sa grille, entre cour et jardin, une maison, trop petite assurément pour y loger Little-Tich... Devant la maison, un bassin rond, et guère plus grand qu'une assiette, d'où s'élancent deux fleurs d'arum, et qu'enjambe, on ne sait pourquoi, un pont arqué, peint en vert. Quelques plantes, qui gardèrent leur secret, se dessèchent au bas des murs, le long desquels la clématite et la vigne vierge refusent obstinément de grimper. On aperçoit à droite quelque chose de fauve, de roussi et de pelé qui fut peut-être, jadis, une pelouse.
Le propriétaire de cette villa a deux cygnes, l'un blanc, l'autre noir, mais le bassin est si étroit, et si peu profonde l'eau, que les deux malheureux volatiles, dans l'impossibilité de se baigner, se sont réfugiés sur le pont. C'est là que, affalés, étalés, tantôt le bec sous l'aile, tantôt le col allongé vers l'eau, ils passent leurs journées à dormasser, à rêvasser de lacs bleus et d'étangs pleins de roseaux...