Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots, durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de n'en être pas assez abîmé...

—Elle était si brave!... Elle était si brave!

Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire, enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il se fût, comme un petit enfant, apaisé.

Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait, pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs joues, je m'esquivai.

Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge... Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière, oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve, étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes...

Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de Hoockenbeck qui insista, en pleurant, pour me garder à dîner.

Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens, une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles. On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente. Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus, un dîner ordinaire...

Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire.

—Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux, tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs, parlait peu et buvait beaucoup.

À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il n'étouffât, chacun se mit à lui bourrer le dos de coups de poing. À partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des couples disparaissaient, revenaient...