Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la vie.
Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de génie,—surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,—Zola a créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que la bourrasque souffle encore.
Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, constructrices, de la science et de la raison.
On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice. On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la justice et l'amour.
Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage, il n'a rien pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses, car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.
Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent, et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage d'artistes fourvoyés:
—Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.
Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de métier...
Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments formidables et dérisoires.
Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles; elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la ronde de leur comique.