—On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais non... Ils sont des hommes comme les autres... Léopold est un homme comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi—qui sait?—nos qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes? Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse, qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous, selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles toutes!

Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire, parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins son panégyrique.

—Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa royauté. Il aura beaucoup servi—beaucoup plus que les anarchistes—à démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes, encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé. Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne, avec la bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale... Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes postales, représentant—Dieu sait en quelles postures!—le Roi et Mlle Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes... Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement, c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.

Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander:

—Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote?

—Le sosie du Roi?

—Oui.

—Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!

—Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à Ostende, le Roi se promenait sur la digue... avec quelques amis... Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger vers le kiosque!

—Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme... une très grosse somme...