—Des échantillons de caoutchouc, monsieur.

La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré, fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre, une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux, usagé, comme on dit.

Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande:

—Congo, n'est-ce pas?

—Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.

Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide. Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc. Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de photos, dans cette vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.

Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants, capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants. Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et les petits courir, dont le ventre bombe. Je vois de grands diables, aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.

Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis. Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent, pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux, des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés, agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se sont brusquement animés.

Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient du Congo. C'est bien le red rubber, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.