Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains s'y unissent à la mer surnaturelle.

Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb. La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où, parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...

Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est pas, comme ils disent ici, de piers, au long desquels des bateaux se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai entendu leur répondre, du plus lointain de moi, mon avidité insatiable des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores, des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne connaîtrai, sans doute, jamais.

Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde entier...


[Bateaux.]

Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et plus douce.

Je les aime tous.

C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide et charmante de celui—dont l'histoire n'a pas retenu le nom—qui, un jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.

Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer, sommairement, cette découverte à mon professeur: