—Non! non! il ne faut pas.... Plus tard! Emporte-le....

En ce familier et rude langage, que son long dévoûment autorisait, la vieille domestique fît valoir à sa maîtresse toutes les bonnes raisons, tous les arguments dictés par son esprit pratique et son cœur simple de paysanne; elle lui reprocha même de déserter ses devoirs; parla d'égoïsme et déclara qu'une bonne mère qui avait de la religion, qu'une bête sauvage même, n'agiraient pas comme elle.

—Oui, conclut-elle, c'est mal ... vous n'avez point déjà été si tendre avec votre mari, le pauvre homme! S'il faut, maintenant, que vous fassiez le malheur de votre enfant!

Mais ma mère, toujours sanglotant, ne put que répéter:

—Non! non! il ne faut pas!.... Plus tard.... Emporte-le....


Ce que fut mon enfance? Un long engourdissement. Séparé de ma mère que je ne voyais que rarement, fuyant mon père que je n'aimais point, vivant presque exclusivement, misérable orphelin, entre la vieille Marie et Félix, dans cette grande maison lugubre et dans ce grand parc désolé, dont le silence et l'abandon pesaient sur moi comme une nuit de mort, je m'ennuyais! Oui, j'ai été cet enfant rare et maudit, l'enfant qui s'ennuie! Toujours triste et grave, ne parlant presque jamais, je n'avais aucun des emportements, des curiosités, des folies de mon âge; on eût dit que mon intelligence sommeillait toujours dans les limbes de la gestation maternelle. Je cherche à me souvenir, je cherche à retrouver une de mes sensations d'enfant: en vérité, je crois bien que je n'en eus aucune. Je me traînais, tout vague, abêti, sans savoir à quoi occuper mes jambes, mes bras, mes yeux, mon pauvre petit corps qui m'importunait comme un compagnon irritant, dont on désire se débarrasser. Pas un spectacle, pas une impression ne me retenaient quelque part. J'eusse voulu être là où je n'étais pas, et les jouets, aux bonnes odeurs de sapin, s'amoncelaient autour de moi, sans que je songeasse seulement à y toucher. Jamais je ne rêvai d'un couteau, d'un cheval de bois, d'un livre d'images. Aujourd'hui, lorsque, sur les pelouses des jardins et le sable des grèves, je vois des babys courir, gambader, se poursuivre, je fais aussitôt un pénible retour vers les premières années mornes de ma vie et, en écoutant ces clairs rires qui sonnent l'angelus des aurores humaines, je me dis que tous mes malheurs me sont venus de cette enfance solitaire et morte, sur laquelle aucune clarté ne se leva.

J'avais douze ans à peine quand ma mère mourut. Le jour que ce malheur arriva, le bon curé Blanchetière, qui nous aimait beaucoup, me serra contre sa poitrine, puis il me considéra longuement, et, des larmes plein les yeux, il murmura plusieurs fois: «Pauvre petit diable!» Je pleurai très fort, et c'était surtout de voir pleurer le bon curé, car je ne voulais pas me faire à l'idée que ma mère fût morte et que, plus jamais, elle ne reviendrait. Durant sa maladie, on m'avait défendu de pénétrer dans sa chambre et elle était partie sans que je l'eusse embrassée!... Pouvait-elle donc m'avoir ainsi quitté?... Vers l'âge de sept ans, comme je me portais bien, elle avait consenti à me reprendre davantage dans sa vie. C'est à partir de ce moment, surtout, que je compris que j'avais une mère et que je l'adorais. Et toute ma mère—ma mère douloureuse—ce fut pour moi ses deux yeux, ses deux grands yeux ronds, fixes, cerclés de rouge, qui pleuraient toujours sans un battement des paupières, qui pleuraient comme pleure le nuage et comme pleure la fontaine. J'avais ressenti, tout d'un coup, une douleur aiguë aux douleurs de ma mère et c'est par cette douleur que je m'étais éveillé à la vie. Je ne savais de quoi elle souffrait, mais je savais que son mal devait être horrible, à la façon dont elle m'embrassait. Elle avait eu des rages de tendresse qui m'effrayaient et m'effraient encore. En m'étreignant la tête, en me serrant le cou, en promenant ses lèvres sur mon front, mes joues, ma bouche, ses baisers s'exaspéraient et se mêlaient aux morsures, pareils à des baisers de bête; à m'embrasser, elle mettait vraiment une passion charnelle d'amante, comme si j'eusse été l'être chimérique, adoré de ses rêves, l'être qui n'était jamais venu, l'être que son âme et que son corps désiraient. Était-il donc possible qu'elle fût morte?

J'implorai, avec ferveur, la belle image de la Vierge, à laquelle, tous les soirs, avant de me coucher, j'adressais ma prière: «Sainte Vierge, accordez une bonne santé et une longue vie à ma mère chérie.» Mais, le matin, mon père, silencieux et tout pâle, avait reconduit le médecin jusqu'à la grille; et tous deux avaient une figure si grave qu'il était facile de voir qu'une chose irréparable s'était accomplie. Et puis les domestiques pleuraient. Et de quoi eussent-ils pleuré, sinon d'avoir perdu leur maîtresse? Et puis le curé ne venait-il pas de me dire: «Pauvre petit diable!» d'un ton d'irrémédiable pitié? Et de quoi m'eût-il plaint de la sorte, sinon d'avoir perdu ma mère? Je me souviens, comme si c'était hier, des moindres détails de l'affreuse journée. De la chambre, où j'étais enfermé avec la vieille Marie, j'avais entendu des allées et venues, des bruits inaccoutumés, et, le front contre la vitre, à travers les persiennes fermées, je regardais les pauvresses s'accroupir sur la pelouse et marmotter des oraisons, un cierge à la main; je regardais les gens entrer dans la cour, les hommes en habit sombre, les femmes long voilées de noir: «Ah! voilà M. Bacoup!... Tiens, c'est Mme Provost.» Je remarquai que tous avaient des figures désolées, tandis que, près de la grille grande ouverte, des enfants de chœur, des chantres embarrassés dans leurs chapes noires, des frères de charité avec leurs dalmatiques rouges, dont l'un portait une bannière et l'autre la lourde croix d'argent, riaient en dessous, s'amusaient à se bourrer le dos de coups de poing. Le bedeau, agitant ses tintenelles, refoulait, dans le chemin, les mendiants curieux, et une voiture de foin, qui s'en revenait, fut contrainte de s'arrêter et d'attendre. En vain, je cherchai des yeux le petit Sorieul, un enfant estropié, de mon âge, à qui, tous les samedis, je donnais une miche de pain; je ne l'aperçus point, et cela me fit de la peine. Et tout à coup, les cloches, au clocher de l'église, tintèrent. Ding! deng! dong! Le ciel était d'un bleu profond, le soleil flambait. Lentement, le cortège se mit en marche; d'abord les charitons et les chantres, la croix qui brillait, la bannière qui se balançait, le curé en surplis blanc, s'abritant la tête de son psautier, puis quelque chose de lourd et de long, très fleuri de bouquets et de couronnes, que des hommes portaient en vacillant sur leurs jarrets; puis la foule, une foule grouillante, qui emplit la cour, ondula sur la route, une foule, dans laquelle bientôt je ne distinguai plus que mon cousin Mérel, qui s'épongeait le crâne avec un mouchoir à carreaux. Ding! deng! dong! Les cloches tintèrent longtemps, longtemps; ah! le triste glas! Ding! deng! dong! Et, pendant que les cloches tintaient, tintaient, trois pigeons blancs ne cessèrent de voleter et de se poursuivre autour de l'église qui, en face de moi, montrait son toit gauchi et sa tour d'ardoise, mal d'aplomb au-dessus d'un bouquet d'acacias et de marronniers roses.

La cérémonie terminée, mon père entra dans ma chambre. Il se promena quelques minutes, de long en large, sans parler, les mains croisées derrière le dos.