Vaincu par l'émotion et par la fatigue des nuits passées, il s'endormit, me tenant dans ses bras. Et moi, envahi tout à coup par une immense pitié, j'écoutai ce cœur inconnu qui, pour la première fois, battait près du mien.
Il avait été décidé, quelques mois auparavant, qu'on ne m'enverrait pas au collège et que j'aurais un précepteur. Mon père n'approuvait pas ce genre d'éducation, mais il s'était heurté à de telles crises, qu'il avait pris le parti de ne plus résister, et, de même qu'il avait sacrifié sa domination de mari sur sa femme, il sacrifia ses droits de père sur moi. J'eus un précepteur, mon père voulant rester fidèle, même dans la mort, aux désirs de ma mère. Et je vis arriver, un beau matin, un monsieur très grave, très blond, très rasé, qui portait des lunettes bleues. M. Jules Rigard avait des idées très arrêtées sur l'instruction, une raideur de pion, une importance sacerdotale qui, loin de m'encourager à apprendre, me dégoûtèrent vite de l'étude. On lui avait dit, sans doute, que mon intelligence était paresseuse et tardive, et, comme je ne compris rien à ses premières leçons, il s'en tint à ce premier jugement et me traita ainsi qu'un enfant idiot. Jamais il ne lui vint à l'esprit de pénétrer dans mon jeune cerveau, d'interroger mon cœur; jamais il ne se demanda si, sous ce masque triste d'enfant solitaire, il n'y avait pas des aspirations ardentes, devançant mon âge, toute une nature passionnée et inquiète, ivre de savoir, qui s'était intérieurement et mal développée dans le silence des pensées contenues et des enthousiasmes muets. M. Rigard m'abrutit de grec et de latin, et ce fut tout. Ah! combien d'enfants qui, compris et dirigés, seraient de grands hommes peut-être, s'ils n'avaient été déformés pour toujours par cet effroyable coup de pouce au cerveau du père imbécile ou du professeur ignorant. Est-ce donc tout, que de vous avoir bestialement engendré, un soir de rut, et ne faut-il donc pas continuer l'œuvre de vie en vous donnant la nourriture intellectuelle pour la fortifier, en vous armant pour la défendre? La vérité est que mon âme se sentait seule, davantage, auprès de mon père qu'auprès de mon professeur. Pourtant, il faisait tout ce qu'il pouvait pour me plaire, il s'acharnait à m'aimer stupidement. Mais, lorsque j'étais avec lui, il ne trouvait jamais rien à me dire que des contes bleus, de sottes histoires de croquemitaine, des légendes terrifiantes de la révolution de 1848, qui lui avait laissé dans l'esprit une épouvante invincible, ou bien le récit des brigandages d'un nommé Lebecq, grand républicain, qui scandalisait le pays par son opposition acharnée au curé, et son obstination, les jours de Fête-Dieu, à ne pas mettre de draps fleuris le long de ses murs. Souvent, il m'emmenait dans son cabriolet, lorsqu'il avait affaire au dehors, et si, troublé par ce mystère de la nature qui s'élargissait, chaque jour, autour de moi, je lui adressais une question, il ne savait comment y répondre et s'en tirait ainsi: «Tu es trop petit pour que je t'explique ça! Quand tu seras plus grand.» Et, tout chétif, à côté du gros corps de mon père qui oscillait suivant les cahots du chemin, je me rencognais au fond du cabriolet, tandis que mon père tuait, avec le manche de son fouet, les taons qui s'abattaient sur la croupe de notre jument. Et il disait chaque fois: «Jamais je n'ai vu autant de ces vilaines bêtes, nous aurons de l'orage, c'est sûr.»
Dans l'église de Saint-Michel, au fond d'une petite chapelle, éclairée par les lueurs rouges d'un vitrail, sur un autel orné de broderies et de vases pleins de fleurs en papier, se dressait une statue de la Vierge. Elle avait les chairs roses, un manteau bleu constellé d'argent, une robe lilas dont les plis retombaient chastement sur des sandales dorées. Dans ses bras, elle portait un enfant rose et nu, à la tête nimbée d'or, et ses yeux reposaient, extasiés, sur l'enfant. Pendant plusieurs mois, cette Vierge de plâtre fut ma seule amie, et tout le temps que je pouvais dérober à mes leçons, je le passais en contemplation devant cette image, aux couleurs si tendres. Elle me paraissait si belle, et si bonne, et si douce, qu'aucune créature humaine n'eût pu rivaliser de beauté, de bonté et de douceur avec ce morceau de matière inerte et peinte qui me parlait un langage inconnu et délicieux, et d'où m'arrivait comme une odeur grisante d'encens et de myrrhe. Près d'elle, j'étais vraiment un autre enfant; je sentais mes joues devenir plus roses, mon sang battait plus fort dans mes veines, mes pensées se dégageaient plus vives et légères; il me semblait que le voile noir, qui pesait sur mon intelligence, se levait peu à peu, découvrant des clartés nouvelles. Marie s'était faite la complice de mes échappées vers l'église; elle me conduisait souvent à la chapelle, où je restais des heures à converser avec la Vierge, tandis que la vieille bonne, à genoux sur les marches de l'autel, récitait dévotement son chapelet. Il fallait qu'elle m'arrachât de force à cette extase, car je n'eusse point songé, je crois bien, à retourner à la maison, enlevé que j'étais en des rêves qui me transportaient au ciel. Ma passion pour cette Vierge devint si forte, que, loin d'elle, j'étais malheureux, que j'eusse voulu ne la quitter jamais: «Bien sûr que monsieur Jean se fera prêtre,» disait la vieille Marie. C'était comme un besoin de possession, un désir violent de la prendre, de l'enlacer, de la couvrir de baisers. J'eus l'idée de la dessiner: avec quel amour, il est impossible de vous l'imaginer! Lorsque, sur mon papier, elle eut pris un semblant de forme grossière, ce furent des joies sans bornes. Tout ce que je pouvais dépenser d'efforts, je l'employai, dans ce travail que je jugeais admirable et surhumain. Plus de vingt fois, je recommençai le dessin, m'irritant contre mon crayon qui ne se pliait point à la douceur des lignes, contre mon papier où l'image n'apparaissait pas vivante et parlante, comme je l'eusse désiré. Je m'acharnai. Ma volonté se tendait vers ce but unique. Enfin, je parvins à donner une idée à peu près exacte, et combien naïve, de la Vierge de plâtre. Et brusquement je n'y pensai plus. Une voix intérieure m'avait dit que la nature était plus belle, plus attendrie, plus splendide, et je me mis à regarder le soleil qui caressait les arbres, qui jouait sur les tuiles des toits, dorait les herbes, illuminait les rivières, et je me mis à écouter toutes les palpitations de vie dont les êtres sont gonflés et qui font battre la terre comme un corps de chair.
Les années s'écoulèrent ennuyeuses et vides. Je restais sombre, sauvage, toujours renfermé en dedans de moi-même, aimant à courir les champs, à m'enfoncer en plein cœur de la forêt. Il me semblait que là, du moins, bercé par la grande voix des choses, j'étais moins seul et que je m'écoutais mieux vivre. Sans être doué de ce don terrible qu'ont certaines natures de s'analyser, de s'interroger, de chercher sans cesse le pourquoi de leurs actions, je me demandais souvent qui j'étais et ce que je voulais. Hélas! je n'étais personne et ne voulais rien. Mon enfance s'était passée dans la nuit, mon adolescence se passa dans le vague; n'ayant pas été un enfant, je ne fus pas davantage un jeune homme. Je vécus en quelque sorte dans le brouillard. Mille pensées s'agitaient en moi, mais si confuses que je ne pouvais en saisir la forme; aucune ne se détachait nettement de ce fond de brume opaque. J'avais des aspirations, des enthousiasmes, mais il m'eût été impossible de les formuler, d'en expliquer la cause et l'objet; il m'eût été impossible de dire dans quel monde de réalité ou de rêve ils m'emportaient; j'avais des tendresses infinies où mon être se fondait, mais pour qui et pour quoi? Je l'ignorais. Quelquefois, tout d'un coup, je me mettais à pleurer abondamment; mais la raison de ces larmes? En vérité, je ne la savais pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'avais de goût à rien, que je n'apercevais aucun but dans la vie, que je me sentais incapable d'un effort. Les enfants se disent: «Je serai général, évêque, médecin, aubergiste.» Moi, je ne me suis rien dit de semblable, jamais: jamais je ne dépassai la minute présente; jamais je ne risquai un coup d'œil sur l'avenir. L'homme m'apparaissait ainsi qu'un arbre qui étend ses feuilles et pousse ses branches dans un ciel d'orage, sans savoir quelles fleurs fleuriront à son pied, quels oiseaux chanteront à sa cime, ou quel coup de tonnerre viendra le terrasser. Et, pourtant, le sentiment de la solitude morale où j'étais, m'accablait et m'effrayait. Je ne pouvais ouvrir mon cœur ni à mon père, ni à mon précepteur, ni à personne; je n'avais pas un camarade, pas un être vivant en état de me comprendre, de me diriger, de m'aimer. Mon père et mon précepteur se désolaient de mon «peu de dispositions» et, dans le pays, je passais pour un maniaque et un faible d'esprit. Malgré tout, je fus reçu à mes examens, et, bien que ni mon père ni moi n'eussions l'idée de la carrière que je pourrais embrasser, j'allai faire mon droit à Paris. «Le droit mène à tout», disait mon père.
Paris m'étonna. Il me fit l'effet d'un grand bruit et d'une grande folie. Les individus et les foules passaient bizarres, incohérents, effrénés, se hâtant vers des besognes que je me figurais terribles et monstrueuses. Heurté par les chevaux, coudoyé par les hommes, étourdi par le ronflement de la ville, en branle comme une colossale et démoniaque usine, aveuglé par l'éclat des lumières inaccoutumées, je marchais en un rêve inexplicable de dément. Cela me surprit beaucoup d'y rencontrer des arbres. Comment avaient-ils pu germer là, dans ce sol de pavés, s'élever parmi cette forêt de pierres, au milieu de ce grouillement d'hommes, leurs branches fouettées par un vent mauvais? Je fus très longtemps à m'habituer à cette existence qui me paraissait le renversement de la nature; et, du sein de cet enfer bouillonnant, ma pensée retournait souvent à ces champs paisibles de là-bas, qui soufflaient à mes narines la bonne odeur de la terre remuée et féconde; à ces coins de bois verdissants, où je n'entendais que le léger frisson des feuilles et, de temps en temps, dans les profondeurs sonores, les coups sourds de la cognée et la plainte presque humaine des vieux chênes. Cependant, la curiosité de connaître me chassait de la petite chambre que j'habitais, rue Oudinot, et j'arpentais les rues, les boulevards, les quais, emporté dans une marche fiévreuse, les doigts agacés, le cerveau, pour ainsi dire, écrasé par la gigantesque et nerveuse activité de Paris, tous les sens en quelque sorte déséquilibrés par ces couleurs, par ces odeurs, par ces sons, par la perversion et par l'étrangeté de ce contact si nouveau pour moi. Plus je me jetais dans les foules, plus je me grisais du tapage, plus je voyais ces milliers de vies humaines passer, se frôler, indifférentes l'une à l'autre, sans un lien apparent; puis d'autres surgir, disparaître et se renouveler encore, toujours ... et plus je ressentais l'accablement de mon inexorable solitude. A Saint-Michel, si j'étais bien seul, du moins j'y connaissais les êtres et les choses. J'avais, partout, des points de repère qui guidaient mon esprit; un dos de paysan, penché sur la glèbe, une masure au détour d'un chemin, un pli de terrain, un chien, une marnière, une trogne de charme; tout m'y était familier, sinon cher. A Paris, tout m'était inconnu et hostile. Dans l'effroyable hâte où ils s'agitaient, dans l'égoïsme profond, dans le vertigineux oubli les uns des autres, où ils étaient précipités, comment retenir, un seul instant, l'attention de ces gens, de ces fantômes, je ne dis pas l'attention d'une tendresse ou d'une pitié, mais d'un simple regard!... Un jour, je vis un homme qui en tuait un autre: on l'admira et son nom fut aussitôt dans toutes les bouches; le lendemain, je vis une femme qui levait ses jupes en un geste obscène: la foule lui fit cortège.
Étant gauche, ignorant des usages du monde, très timide, j'eus difficulté à me créer des relations. Je ne mis pas, une seule fois, les pieds dans les maisons où j'étais recommandé, de crainte qu'on ne m'y trouvât ridicule. J'avais été invité à dîner chez une cousine de ma mère, riche, qui menait grand train. La vue de l'hôtel, les valets de pied dans le vestibule, les lumières, les tapis, le parfum lourd des fleurs étouffées, tout cela me fit peur et je m'enfuis, bousculant dans l'escalier une femme en manteau rouge, qui montait et se prit à rire de ma mine effarée. La gaîté bruyante de ces jeunes gens—mes camarades d'école,—que je rencontrais au cours, au restaurant, dans les cafés, me déplut aussi: la grossièreté de leurs plaisirs me blessa, et les femmes, avec leurs yeux bistrés, leurs lèvres trop peintes, avec le cynisme et le débraillé de leurs propos et de leur tenue, ne me tentèrent point. Pourtant, un soir, énervé, poussé par un rut subit de la chair, j'entrai dans une maison de débauche, et j'en ressortis, honteux, mécontent de moi, avec un remords et la sensation que j'avais de l'ordure sur la peau. Quoi! c'était de cet acte imbécile et malpropre que les hommes naissaient! A partir de ce moment, je regardai davantage les femmes, mais mon regard n'était plus chaste et, s'attachant sur elles, comme sur des images impures, il allait chercher le sexe et la nudité sous l'ajustement des robes. Je connus alors des plaisirs solitaires qui me rendirent plus morne, plus inquiet, plus vague encore. Une sorte de torpeur crapuleuse m'envahit. Je restais couché plusieurs jours de suite, m'enfonçant dans l'abrutissement des sommeils obscènes, réveillé, de temps en temps, par des cauchemars subits, par des serrées violentes au cœur qui me faisaient couler la sueur sur la peau. Dans ma chambre, aux rideaux fermés, j'étais ainsi qu'un cadavre qui aurait eu conscience de sa mort et qui, du fond de la tombe, dans le noir effrayant, entend, au-dessus de lui, rouler le piétinement d'un peuple, et gronder les rumeurs d'une ville. Quelquefois, m'arrachant à cet anéantissement, je sortais. Mais que faire? Où donc aller? Tout m'était indifférent, et je n'avais aucun désir, aucune curiosité. Le regard fixe, la tête pesante, le sang lourd, je marchais au hasard, devant moi, et je finissais par m'écrouler, dans le Luxembourg, sur un banc, sénilement tassé sur moi-même, immobile, pendant de longues heures, sans rien voir, sans rien entendre, sans me demander pourquoi des enfants étaient là qui couraient, pourquoi des oiseaux étaient là qui chantaient, pourquoi des couples passaient..... Naturellement, je ne travaillais pas et je ne songeais à rien.... La guerre vint, puis la défaite.... Malgré les résistances de mon père, malgré les supplications de la vieille Marie, je m'engageai.