A part le café, rapidement avalé, le matin, nous n'avions rien mangé de la journée et bien que la fatigue nous eût brisé le corps, bien que la faim nous tenaillât le ventre, nous nous disions, consternés, qu'il faudrait encore se passer de soupe aujourd'hui. Nos gourdes étaient vides, épuisées nos provisions de biscuit et de lard, et les fourgons de l'intendance, égarés depuis la veille, n'avaient pas rejoint la colonne. Plusieurs d'entre nous murmurèrent, prononcèrent à haute voix des paroles de menace et de révolte; mais les officiers qui se promenaient, mornes aussi, devant la ligne des faisceaux, ne semblèrent pas y faire attention. Je me consolai, en pensant que le général avait peut-être réquisitionné des vivres dans la ville. Vain espoir! Les minutes s'écoulaient; la pluie toujours chantait sur les gamelles creuses, et le général continuait d'injurier le chef de gare, qui continuait à se venger sur le télégraphe, dont les sonneries devenaient de plus en plus précipitées et démentes.... De temps en temps, des trains s'arrêtaient, bondés de troupes. Des mobiles, des chasseurs à pied, débraillés, tête nue, la cravate pendante, quelques-uns ivres et le képi de travers, s'échappaient des voitures où ils étaient parqués, envahissaient la buvette, ou bien se soulageaient en plein air, impudemment. De ce fourmillement de têtes humaines, de ce piétinement de troupeau sur le plancher des wagons partaient des jurons, des chants de Marseillaise, des refrains obscènes qui se mêlaient aux appels des hommes d'équipe, au tintement de la clochette, à l'essoufflement des machines. Je reconnus un petit garçon de Saint-Michel, dont les paupières enflées suintaient, qui toussait et crachait le sang. Je lui demandai où ils allaient ainsi. Ils n'en savaient rien. Partis du Mans, ils étaient restés douze heures à Connerré, à cause de l'encombrement de la voie, sans manger, trop tassés pour pouvoir s'allonger et dormir. C'était tout ce qu'il savait. A peine s'il avait la force de parler. Il était allé à la buvette afin de tremper ses yeux dans un peu d'eau tiède. Je lui serrai la main, et il me dit qu'à la première affaire, il espérait bien que les Prussiens le feraient prisonnier.... Et le train s'ébranlait, se perdait dans le noir, emmenant toutes ces figures hâves, tous ces corps déjà vaincus, vers quelles inutiles et sanglantes boucheries?
Je grelottais. Sous la pluie glacée qui me coulait sur la peau, le froid m'envahissait, il me semblait que mes membres s'ankylosaient. Je profitai d'un désarroi causé par l'arrivée d'un train pour gagner la barrière ouverte et m'enfuir sur la route, cherchant une maison, un abri, où je pusse me réchauffer, trouver un morceau de pain, je ne savais quoi. Les auberges et cabarets, près de la gare, étaient gardés par des sentinelles qui avaient ordre de ne laisser entrer personne.... A trois cents mètres de là, j'aperçus des fenêtres qui luisaient doucement dans la nuit. Ces lumières me firent l'effet de deux bons yeux, de deux yeux pleins de pitié qui m'appelaient, me souriaient, me caressaient.... C'était une petite maison isolée à quelques enjambées de la route.... J'y courus.... Un sergent, accompagné de quatre hommes, était là qui vociférait et sacrait. Près de l'âtre sans feu, je vis un vieillard, assis sur une chaise de paille très basse, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Une chandelle, qui brûlait dans un chandelier de fer, éclairait la moitié de son visage, creusé, raviné par des rides profondes.
—Nous donneras-tu du bois, enfin? cria le sergent
—J'ons point d'bouè, répondit le vieillard.... V'la huit jours qu'la troupe passe, j'vous dis.... M'ont tout pris.
Il se tassa sur sa chaise et, d'une voix faible, il murmura.
—J'ons ren ... ren ... ren!...
Le sergent haussa les épaules:
—Ne fais donc pas le malin, vieille canaille.... Ah! tu caches ton bois pour chauffer les Prussiens! Eh bien, je vais t'en fiche, moi, des Prussiens ... attends!
Le vieillard branla la tête.
—Pisque j'ons point d'bouè....