Cette Gabrielle Bernier m'irritait beaucoup.

—Pourquoi recevez-vous des femmes comme ça? disais-je à Juliette.

—Quel mal, mon ami?... Elle m'amuse.

Les amis de Malterre, eux, parlaient courses, vie élégante, avaient toujours des histoires de cercles et de femmes à raconter, ne tarissaient pas sur les choses de théâtre. Il me semblait que Juliette prenait plaisir, plus que déraison, à ces conversations; mais je l'excusais, mettant ces complaisances sur le compte de la politesse. Jesselin, un jeune homme très riche, dont on vantait le sérieux, était le boute-en-train de la bande et tous s'inclinaient devant son évidente supériorité: «Qu'en pensera Jesselin? Il faut demander à Jesselin.... Ce n'est pas l'avis de Jesselin....» On le courtisait fort. Jesselin avait beaucoup voyagé et connaissait mieux que personne les meilleurs hôtels du monde entier. Ayant été en Afghanistan, il n'avait retenu, de tout un voyage à travers l'Asie centrale, que cette particularité, c'est que l'émir de Caboul, avec qui il eut, un jour, l'honneur de faire une partie d'échecs, jouait aussi vite que les Français: «Non, ce qu'il m'a épaté, cet émir!» Il répétait aussi, volontiers: «Vous savez si je m'en suis payé des voyages.... Eh bien, je puis le dire ... en sleeping, en cabine, en télègue, n'importe où et n'importe comment, à sept heures et demie, tous les soirs ... en habit!»

Malterre ne m'aimait pas, bien qu'il se fût lié avec moi. D'une nature douce et timide, il n'osait me marquer son aversion, dans la crainte de déplaire à Juliette; mais je la voyais sourdre dans son sourire de bon chien étonné; mais je la sentais s'impatienter dans sa poignée de main.

Je n'étais heureux que seul avec Juliette. Là, dans le salon rouge, sous l'égide de l'Amour en terre cuite, nous restions parfois de longs temps sans prononcer une parole. Je la regardais; elle baissait la tête, et, songeuse, jouait avec les effilés de sa robe, ou les dentelles de son corsage. Souvent, mes yeux s'emplissaient de larmes, sans que je susse pourquoi: des larmes très douces, qui coulaient sur moi comme un parfum, m'inondaient l'âme d'une liqueur magique. Et j'éprouvais, dans tout mon être, une sensation de plénitude et de délicieux engourdissement.

—Ah! Juliette! Juliette!

—Voyons, mon ami, voyons, soyez sage!

C'étaient les seuls mots d'amour qui nous échappassent....

A quelque temps de là, Juliette donnait un grand dîner pour célébrer la fête de Charles. Pendant toute la soirée, elle se montra nerveuse, agacée. A Charles, qui lui adressa une observation timide, elle répondit durement, d'un ton bref que je ne lui connaissais pas. Il était deux heures du matin, quand tout le monde prit congé. J'étais demeuré seul, dans le salon. Près de la porte, Malterre me tournait le dos, causant avec Jesselin qui passait sa pelisse dans l'antichambre. Et je vis Juliette, accoudée au piano, qui me regardait fixement. Un éclair de passion farouche traversait ses yeux devenus graves tout à coup, presque terribles, les barrait comme d'une flamme nouvelle. Le pli de son front s'accentuait, sa narine battante et gonflée frémissait; je ne sais quoi d'impudique errait sur ses lèvres. Je m'élançai. Et mes genoux cherchant ses genoux, mon ventre se collant à son ventre, ma bouche sur sa bouche, je l'enlaçai d'une étreinte furieuse.