Je lui broie les poignets, et d'une voix qui s'étrangle, qui râle:

—Écoute-moi.... Si tu fais un pas, si tu dis un mot ... je te renverse sur le trottoir et je t'écrase la tête sous le talon de mes souliers.

—Laisse-moi!

Lourdement, je plaque une main sur son visage, et de mes ongles, furieux, je laboure son front, ses joues, d'où le sang jaillit.

—Jean! oh! Jean!... Pitié, je t'en prie!... Jean, grâce! grâce!... Sois bon!... Tu me tues....

Je la conduis brutalement vers la voiture ... et nous rentrons.... Pliée en deux, elle est là, près de moi, qui sanglote.... Que vais-je faire?... Je n'en sais rien.... En vérité, je n'en sais rien.... Je ne me demande rien, je ne pense à rien.... Il me semble qu'une montagne de rochers s'est abattue sur moi.... J'ai cette sensation de blocs lourds sous lesquels mon crâne s'est aplati, ma chair s'est écrasée.... Pourquoi, dans le noir où je suis, pourquoi ces murs hauts et blafards fuient-ils dans le ciel? Pourquoi des oiseaux sombres volent-ils dans des clartés subites?... Pourquoi une chose, affaissée près de moi, pleure-t-elle?... Pourquoi? Je l'ignore....


VII

Je vais la tuer.... Elle est dans sa chambre, sans lumière, couchée.... Moi, dans le cabinet de toilette, je marche, je marche.... Je marche haletant, la tête en feu, les poings crispés, impatients de justice.... Je vais la tuer!... De temps en temps, je m'arrête près de la porte et j'écoute.... Elle pleure.... Et, tout à l'heure, j'entrerai.... J'entrerai et je l'arracherai du lit, je la traînerai par les cheveux, je m'acharnerai sur son ventre, je lui frapperai le crâne contre les angles de marbre de la cheminée.... Je veux que la chambre soit rouge de son sang.... Je veux que son corps ne soit plus qu'un paquet de chair pilée, que je jetterai aux ordures et que le tombereau, demain, ramassera.... Pleure, pleure!... Dans une minute, tu hurleras, ma mie!... Ai-je été stupide?... Penser à tout, excepté à cela!... Avoir peur de tout, excepté de cela!.... Me dire à chaque instant: «Elle me quittera,» et jamais, jamais: «Elle me trompera....» N'avoir pas deviné ce bouge, ce vieux, toute cette fange!... Non, en vérité, je n'y songeais pas, aveugle brute que j'étais.... Elle devait bien rire, quand je la suppliais de ne pas me quitter!... Me quitter, ah! oui, me quitter!... Elle ne le voulait pas.... Je comprends maintenant.... Je lui suis non pas une pudeur, non pas une honorabilité, mais bien une enseigne, une marque de fabrique.... une plus-value!... Oui, qu'on la voie à mon bras, et elle vaut davantage, elle peut se vendre plus cher que si, goule nocturne, elle s'en allait, rôdant sur les trottoirs et fouillant l'ombre obscène des rues.... Ma fortune, elle l'a dévorée d'un coup de dent.... Mon intelligence, ses lèvres, d'un trait, l'ont tarie.... Alors, elle spécule sur mon honneur, c'est logique.... Sur mon honneur!... Comment saurait-elle qu'il ne m'en reste plus?... Vais-je donc la tuer? Être mort, et puis, après, c'est fini!... On se découvre devant le cercueil d'un bandit, on salue le cadavre de la prostituée.... Dans les églises, les fidèles s'agenouillent et prient pour ceux-là qui ont souffert, pour ceux-là qui ont péché.... Dans les cimetières, le respect veille sur les tombes, et la croix les protège.... Mourir, c'est être pardonné!... Oui, la mort est belle, sainte, auguste!... La mort, c'est la grande clarté éternelle qui commence.... Oh! mourir!... s'allonger sur un matelas plus moelleux que la plus moelleuse mousse des nids.... Ne plus penser.... Ne plus entendre les bruits de la vie.... Sentir l'infinie volupté au néant!... Être une âme!... Je ne la tuerai pas.... Je ne la tuerai pas, parce qu'il faut qu'elle souffre, abominablement, toujours ... qu'elle souffre dans sa beauté, dans son orgueil, dans son sexe étalé de fille vendue!... Je ne la tuerai pas, mais je la marquerai d'une telle laideur, je la rendrai si repoussante que tous, à sa vue, s'enfuiront, épouvantés.... Et, le nez coupé, les yeux débordant les paupières ourlées de cicatrices, je l'obligerai, tous les jours, tous les soirs, à se montrer sans voile, dans la rue, au théâtre, partout!

Tout à coup, les sanglots m'étouffent.... Je me roule sur le divan, mordant les coussins, et je pleure, je pleure!... Les minutes s'envolent, les heures passent et je pleure!... Ah! Juliette, infâme Juliette! Pourquoi as-tu fait cela?... Pourquoi? Ne pouvais-tu me dire «Tu n'es plus riche, et c'est de l'argent que je veux de toi.... Va t'en!» Cela eût été atroce; j'en serais peut-être mort.... Qu'importe? Cela eût mieux valu.... Comment est-il possible que maintenant, je te regarde en face.... Que nos bouches jamais se rejoignent?... Nous avons, entre nous, l'épaisseur de cette maison maudite!... Ah! Juliette!... Malheureuse Juliette!...