Les paons s'étaient arrêtés. Grossis de nouveaux troupeaux, ils emplissaient, maintenant, l'allée circulaire et l'ouverture fleurie qu'ils n'osaient pas franchir… Nous entendions, derrière nous, leurs rumeurs, et leur sourd piétinement de foule. C'était, en effet, comme une foule accourue au seuil d'un temple, une foule serrée, pressée, impatiente, étouffée, respectueuse et qui, cous tendus, yeux ronds, hagarde et bavarde, regarde s'accomplir un mystère qu'elle ne comprend pas.

Nous nous approchâmes encore.

—Vois, mon chéri, me dit Clara, comme tout cela est curieux et unique… et quelle magnificence!… En quel autre pays, trouver un pareil spectacle?… Une salle de torture parée comme pour un bal… et cette foule éblouissante des paons, servant d'assistance, de figuration, de populaire, de décor à la fête!… Dirait-on pas que nous sommes transportés, hors la vie, parmi les imaginations et les poésies de très anciennes légendes?… Est-ce que, vraiment, tu n'es pas émerveillé?… Moi, il me semble que je vis ici, toujours, dans un rêve!…

Des faisans, aux plumages éclatants, aux longues queues orfévrées, volaient, se croisaient au-dessus de nous. Plusieurs osèrent se percher, de place en place, sur le sommet des tiges en fleurs.

Clara, qui suivait tous les caprices de formes et de couleurs de ces vols féeriques, reprit, après quelques minutes d'un silence charmé:

—Admire, mon amour, comme les Chinois, si méprisés de ceux qui ne les connaissent point, sont véritablement d'étonnantes gens!… Pas un peuple n'a su assouplir et domestiquer la nature, avec une intelligence aussi précise… Quels artistes uniques!… et quels poètes!… Regarde ce cadavre qui sur le sable rouge a le ton des vieilles idoles… Regarde-le bien… car c'est extraordinaire… On dirait que les vibrations de la cloche, sonnant à toute volée, ont pénétré dans ce corps comme une matière dure et refoulante… qu'elles en ont soulevé les muscles, fait craquer les veines, tordu et broyé les os… Un simple son, si doux à l'oreille, si délicieusement musical, si émouvant pour l'esprit, devenant quelque chose de mille fois plus terrible et douloureux que tous les instruments compliqués du vieux patapouf!… Crois-tu que c'est affolant?… Non, mais concevoir cette chose prodigieuse, que ce qui fait pleurer d'extase et de mélancolie divine les vierges amoureuses qui passent, le soir, dans la campagne, peut aussi faire rugir de souffrance, peut aussi faire mourir, dans la plus indicible souffrance, une misérable carcasse humaine… je dis que c'est du génie… Ah! l'admirable supplice!… et si discret, puisqu'il s'accomplit dans les ténèbres… et dont l'horreur, quand on y réfléchit un peu, ne saurait être égalée à aucune autre… D'ailleurs, comme le supplice de la caresse, il est très rare aujourd'hui, et tu as de la chance de l'avoir vu, à ta première visite dans ce jardin… On m'a assuré que les Chinois l'avaient rapporté de Corée, où il est très ancien et où, paraît-il, il est demeuré fréquent… Nous irons en Corée, si tu veux… Les Coréens sont des tortureurs d'une férocité inimitable… et ils fabriquent les plus beaux vases du monde, des vases d'un blanc épais, tout à fait unique, et qui semblent avoir été trempés… ah! si tu savais!—dans des bains de liqueur séminale!…

Puis, revenant au cadavre:

—Je voudrais savoir qui est cet homme!… Car on n'ordonne, ici, le supplice de la cloche, que pour les criminels de qualité… les princes qui conspirent… les hauts fonctionnaires qui ne plaisent plus à l'Empereur… C'est un supplice aristocratique et presque glorieux…

Elle me secoua le bras:

—Cela n'a pas l'air de t'emballer, ce que je dis… Et tu ne m'écoutes même pas!… Mais songe donc… Cette cloche qui sonne… qui sonne… C'est si doux!… Quand on l'entend, de loin, cela vous donne l'idée de pâques mystiques… de messes joyeuses… de baptêmes… de mariages… Et c'est la plus terrifiante des morts!… Moi je trouve cela inouï… Et toi?