Je pris plaisir à prolonger le silence pour jouir de l'embarras où cette attitude muettement gouailleuse ne pouvait manquer de mettre mon ami… Ce cher protecteur, j'allais donc le voir, une fois de plus, devant moi, ridicule et démasqué, suppliant peut-être!… Il restait calme, cependant, et ne paraissait pas s'inquiéter le moins du monde de la trop visible hostilité de mon allure.

—Tu ne me crois pas? fit-il, d'une voix ferme et tranquille… Oui, je sens que tu ne me crois pas… Tu t'imagines que je ne songe qu'à te berner… comme les autres, est-ce vrai?… Eh bien, tu as tort, mon cher… Au surplus, si cet entretien t'ennuie… rien de plus facile que de le rompre…

Il fit mine de se lever.

—Je n'ai pas dit cela!… protestai-je, en ramenant mon regard du toupet de M. Thiers au froid visage d'Eugène… Je n'ai rien dit…

—Écoute-moi, alors… Veux-tu que nous parlions, une bonne fois, en toute franchise, de notre situation respective?…

—Soit! je t'écoute…

Devant son assurance, je perdais peu à peu de la mienne… À l'inverse de ce que j'avais trop vaniteusement auguré, Eugène reconquérait toute son autorité sur moi… Je le sentais qui m'échappait encore… Je le sentais à cette aisance du geste, à cette presque élégance des manières, à cette fermeté de la voix, à cette entière possession de soi, qu'il ne montrait réellement que quand il méditait ses plus sinistres coups. Il avait alors une sorte d'impérieuse séduction, une force attractive à laquelle, même prévenu, il était difficile de résister… Je le connaissais pourtant et, souvent, pour mon malheur, j'avais subi les effets de ce charme maléfique qui ne devait plus m'être une surprise… Eh bien! toute ma combativité m'abandonna, mes haines se détendirent et, malgré moi, je me laissai aller à reprendre confiance, à si complétement oublier le passé, que cet homme dont j'avais pénétré, en ses obscurs recoins, l'âme inexorable et fétide, je me plus à le considérer encore comme un généreux ami, un héros de bonté, un sauveur.

Et voici—ah! je voudrais pouvoir rendre l'accent de force, de crime, d'inconscience et de grâce qu'il mit dans ses paroles—ce qu'il me dit:

—Tu as vu d'assez près la vie politique pour savoir qu'il existe un degré de puissance où l'homme le plus infâme se trouve protégé contre lui-même par ses propres infamies, à plus forte raison contre les autres par celles des autres… Pour un homme d'État, il n'est qu'une chose irréparable: l'honnêteté!… L'honnêteté est inerte et stérile, elle ignore la mise en valeur des appétits et des ambitions, les seules énergies par quoi l'on fonde quelque chose de durable. La preuve, c'est cet imbécile de Favrot, le seul honnête homme du cabinet, et le seul aussi, dont la carrière politique soit, de l'aveu général, totalement et à jamais perdue!… C'est te dire, mon cher, que la campagne menée contre moi me laisse absolument indifférent…

Sur un geste ambigu que, rapidement, j'esquissai: