Clara manifesta sa joie, en tapant dans ses mains, comme un baby à qui sa gouvernante vient de permettre de torturer un petit chien. Puis elle sauta sur mes genoux, caressante et féline, m'entoura le cou de ses bras… Et sa chevelure m'inonda, m'aveugla le visage de flammes d'or et de grisants parfums…

—Que tu es gentil… cher… cher amour… Embrasse mes lèvres… embrasse ma nuque… embrasse mes cheveux… cher petit voyou!…

Sa chevelure avait une odeur animale si puissante et de si électriques caresses que son seul contact, sur ma peau, me faisait instantanément oublier fièvres, fatigues et douleurs… et je sentais aussitôt circuler, galoper en mes veines d'héroïques ardeurs et des forces nouvelles…

—Ah! comme nous allons nous amuser, chère petite âme… Quand je vais aux forçats… ça me donne le vertige… et j'ai, dans tout le corps, des secousses pareilles à de l'amour… il me semble, vois-tu… il me semble que je descends au fond de ma chair… tout au fond des ténèbres de ma chair… Ta bouche… donne-moi ta bouche… ta bouche… ta bouche… ta bouche!…

Et leste, preste, impudique et joyeuse, suivie du chien rouge qui bondissait, elle alla se remettre aux mains des femmes, chargées de l'habiller…

Je n'étais plus très triste, je n'étais plus très las… Le baiser de Clara, dont j'avais, sur les lèvres, le goût—comme un magique goût d'opium—insensibilisait mes souffrances, ralentissait les pulsations de ma fièvre, éloignait jusqu'à l'invisible l'image monstrueuse d'Annie morte… Et je regardai le jardin d'un regard apaisé…

Apaisé?…

Le jardin descendait en pentes douces, orné partout d'essences rares et de précieuses plantes… Une allée d'énormes camphriers partait du kiosque où j'étais, aboutissait à une porte rouge, en forme de temple, qui donnait sur la campagne… Entre les branches feuillues des arbres gigantesques masquant, à gauche, la vue, j'apercevais, par places, le fleuve qui luisait, comme de l'argent poli, sous le soleil… J'essayai de m'intéresser aux multiples décorations du jardin… à ses fleurs étranges, à ses monstrueuses végétations… Un homme traversa l'allée, qui conduisait en laisse deux panthères indolentes… Ici, au milieu d'une pelouse, se dressait un immense bronze, représentant je ne sais quelle divinité, obscène et cruelle… Là, des oiseaux, grues à manteau bleu, toucans à gorge rouge de l'Amérique tropicale, faisans vénérés, canards casqués et cuirassés d'or, vêtus de pourpres éclatantes comme d'antiques guerriers, longirostres multicolores, cherchaient l'ombre, au bord des massifs… Mais, ni les oiseaux, ni les fauves, ni les Dieux, ni les fleurs ne pouvaient fixer mon attention, ni le bizarre palais qui, à ma droite, entre les cedrèles et les bambous, superposait ses claires terrasses garnies de fleurs, ses balcons ombreux et ses toits coloriés… Ma pensée était ailleurs… très loin, très loin… par-delà les mers et les forêts… Elle était en moi… sombrée en moi… au plus profond de moi!…

Apaisé?…

À peine Clara eut-elle disparu derrière les feuillages du jardin que le remords d'être là me saisit… Pourquoi étais-je revenu?… À quelle folie, à quelle lâcheté avais-je donc obéi?… Elle m'avait dit un jour, vous vous souvenez, sur le bateau: «Quand vous serez trop malheureux, vous vous en irez!»… Je me croyais fort de tout mon passé infâme… et je n'étais, en effet, qu'un enfant débile et inquiet… Malheureux?… Ah oui! je l'avais été, jusqu'aux pires tortures, jusqu'au plus prodigieux dégoût de moi-même… Et j'étais parti!… Par une ironie vraiment persécutrice, j'avais profité, pour fuir Clara, du passage à Canton d'une mission anglaise—j'étais décidément voué aux missions—qui allait explorer les régions peu connues de l'Annam… C'était l'oubli, peut-être… et peut-être la mort. Durant deux années, deux longues et cruelles années, j'avais marché… marché… Et ce n'avait été ni l'oubli, ni la mort… Malgré les fatigues, les dangers, la fièvre maudite, pas un jour, pas une minute, je n'avais pu me guérir de l'affreux poison qu'avait déposé, dans ma chair, cette femme dont je sentais que ce qui m'attachait à elle, que ce qui me rivait à elle, c'était l'effrayante pourriture de son âme et ses crimes d'amour, qui était un monstre, et que j'aimais d'être un monstre!… J'avais cru—l'ai-je cru vraiment?—me relever par son amour… et voilà que j'étais descendu plus bas, au fond du gouffre empoisonné dont, quand on en a une fois respiré l'odeur, on ne remonte jamais plus. Souvent, au fond des forêts, hanté de la fièvre, après les étapes—sous ma tente—j'avais cru tuer, par l'opium, la monstrueuse et persistante image… Et l'opium me l'évoquait plus formelle, plus vivante, plus impérieuse que jamais… Alors, je lui avais écrit des lettres folles, injurieuses, imprécatoires, des lettres où l'exécration la plus violente se mêlait à la plus soumise adoration… Elle m'avait répondu des lettres charmantes, inconscientes et plaintives, que je trouvais, parfois, dans les villes et les postes où nous passions… Elle-même se disait malheureuse de mon abandon… pleurait, suppliait… me rappelait. Elle ne trouvait pas d'autres excuses que celle-ci: «Comprends donc, mon chéri—m'écrivait-elle—que je n'ai pas l'âme de ton affreuse Europe… Je porte, en moi, l'âme de la vieille Chine, qui est bien plus belle… Est-ce désolant que tu ne puisses te faire à cette idée?»… J'appris, ainsi, par une de ses lettres, qu'elle avait quitté Canton où elle ne pouvait plus vivre sans moi, pour venir avec Annie habiter une ville plus au sud de la Chine, «qui était merveilleuse»… Ah! comment ai-je pu si longtemps résister au mauvais désir d'abandonner mes compagnons et de gagner cette ville maudite et sublime, ce délicieux et torturant enfer, où Clara respirait, vivait… en des voluptés inconnues et atroces, dont je mourais maintenant de ne plus prendre ma part… Et j'étais revenu à elle, comme l'assassin revient au lieu même de son crime…