Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?... Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sage serait de n'y point songer et de laisser aller les choses au petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de Madame, et poursuivie jusqu'ici par cette impitoyable malchance qui ne me quitte jamais, je ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la baraque!... Cela m'ennuierait... Depuis quelque temps, j'ai des douleurs aux reins et au ventre, une lassitude dans tout le corps... mon estomac se délabre, ma mémoire s'affaiblit... je deviens, de plus en plus, irritable et nerveuse. Tout à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis trouvé le visage vraiment fatigué, et le teint—ce teint ambré dont j'étais si fière—presque couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais déjà?... Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il est difficile de se soigner. On n'a le temps de rien. La vie y est trop fiévreuse, trop tumultueuse... on y est, sans cesse, en contact avec trop de gens, trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu... Il faut aller quand même... Ici, c'est calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter, je pouvais me reposer un peu...

Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, Madame est assez gentille avec moi. Elle a bien voulu m'adresser quelques compliments sur ma tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle a reçus... Oh! sa tête, si elle savait qu'ils sont faux, du moins que ce sont des renseignements de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est mon élégance. Et puis, le premier jour, il est rare qu'elles ne soient pas gentilles, ces chameaux-là... Tout nouveau, tout beau... C'est un air connu... Oui, et le lendemain, l'air change, connu, aussi... D'autant que Madame a des yeux très froids, très durs, et qui ne me reviennent pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus et d'enquêtes policières... Je n'aime pas non plus ses lèvres trop minces, sèches, et comme recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa parole brève, tranchante qui, d'un mot aimable, fait presque une insulte ou une humiliation. Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, sur mes aptitudes et sur mon passé, elle m'a regardé avec cette impudence tranquille et sournoise de vieux douanier qu'elles ont toutes, je me suis dit:

—Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit mettre tout sous clé, compter chaque soir les morceaux de sucre et les grains de raisin, et faire des marques aux bouteilles... Allons! allons! C'est toujours la même chose pour changer...

Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir à cette première impression. Parmi tant de bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être, un jour—est-ce qu'on sait?—la bouche amie... et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien d'espérer...

Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre heures de chemin de fer en troisième classe, et sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée, dans toute la maison, de la cave au grenier, pour me mettre immédiatement «au courant de la besogne». Oh! elle ne perd pas son temps, ni le mien... Ce que c'est grand cette maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et des recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir en état, comme il faudrait, quatre domestiques n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée, très important—car deux petits pavillons, en forme de terrasse s'y surajoutent et le continuent—elle se compose de deux étages que je devrai descendre et monter sans cesse, attendu que Madame, qui se tient dans un petit salon près de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de placer la lingerie, où je dois travailler, sous les combles, à côté de nos chambres. Et des placards, et des armoires, et des tiroirs et des resserres, et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en voilà... Jamais, je ne me retrouverai dans tout cela...

A chaque minute, en me montrant quelque chose, Madame me disait:

—Il faudra faire bien attention à ça, ma fille. C'est très joli, ça, ma fille... C'est très rare, ma fille... Ça coûte très cher, ma fille.

Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon nom, au lieu de dire, tout le temps: «ma fille» par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de domination blessante, qui décourage les meilleures volontés et met aussitôt tant de distance, tant de haines, entre nos maîtresses et nous?... Est-ce que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et puis, Madame n'a dans la bouche que ce mot: «très cher». C'est agaçant... Tout ce qui lui appartient, même de pauvres objets de quatre sous, «c'est très cher». On n'a pas idée où la vanité d'une maîtresse de maison peut se nicher... Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué le fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille d'ailleurs à toutes les autres lampes, et elle m'a recommandé:

—Ma fille, vous savez que cette lampe coûte très cher, et qu'on ne peut la réparer qu'en Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle de vos yeux...

J'ai eu envie de lui répondre: