Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le lit... Je lâchai sa tête; sa tête retomba, lourde, sur l'oreiller... Je posai ma main sur son coeur... son coeur ne battit pas...

—Georges!... Georges!... Georges!...

L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces lèvres muettes... de l'immobilité rouge de ce cadavre... et de moi-même... Et brisée de douleur, brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je m'écroulai sur le tapis, évanouie...

Combien de minutes dura cet évanouissement, ou combien de siècles?... Je ne le sais pas. Revenue à moi, une pensée suppliciante domina toutes les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser... Je me lavai le visage... je me rhabillai... je remis—oui, j'eus cet affreux courage—je remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... Et quand cela fut fini... je réveillai la maison... je criai la terrible nouvelle, dans la maison...

Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, de tortures tout ce qu'en contient l'enfer...

Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La tempête souffle, comme elle soufflait là-bas, la nuit où je commençai sur cette pauvre chair mon oeuvre de destruction... Et le hurlement du vent dans les arbres du jardin, il me semble que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de l'à jamais maudite villa d'Houlgate.

De retour à Paris, après les obsèques de M. Georges, je ne voulus pas rester, malgré ses supplications multipliées, au service de la pauvre grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne plus revoir ce visage en larmes, de ne plus entendre ces sanglots qui me déchiraient le coeur... j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, à ce besoin qu'elle avait, en sa détresse radotante, de me remercier sans cesse de mon dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa «fille... sa chère petite fille», de m'embrasser, avec de folles effusions de tendresse... Bien des fois, durant les quinze jours que je consentis, sur sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse de me confesser, de m'accuser, de lui dire tout ce que j'avais de trop pesant à l'âme et qui, souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce qu'elle en eût éprouvé un soulagement quelconque?... C'eût été ajouter une affliction plus poignante à ses autres afflictions, et cette horrible pensée et ce remords inexpiable que, sans moi, son cher enfant ne serait peut-être pas mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en sentis pas le courage... Je partis de chez elle, avec mon secret, vénérée d'elle comme une sainte, comblée de riches cadeaux et d'amour...

Or, le jour même de mon départ, comme je revenais de chez Mme Paulhat-Durand, la placeuse, je rencontrai dans les Champs-Elysées un ancien camarade, un valet de chambre, avec qui j'avais servi, pendant six mois, dans la même maison. Il y avait bien deux ans que je ne l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris que, ainsi que moi, il cherchait une place. Seulement, ayant de chouettes extras pour l'instant, il ne se pressait pas d'en trouver.

—Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me revoir... toujours épatante!...

C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui aimait la noce... Il proposa: