Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, dure, rapace, sans un élan, sans une fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris ses habitudes, et je m'imagine, à de certains airs sournois, qu'il me garde rancune de mes rigueurs; mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après le déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, rentre à la nuit, ne me demande plus de l'aider à retirer ses bottes, et se couche à neuf heures... Il est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse. Comment des gens si riches peuvent-ils se résigner à une aussi morne existence?... Il m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?... Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas d'argent et ne m'eût pas donné de plaisir. Et puisque Madame n'est pas jalouse!...

Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son silence. Je ne peux m'y faire... Pourtant, malgré moi, je m'habitue à glisser mes pas, à «marcher en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces couloirs sombres, le long de ces murs froids, je me fais, à moi-même, l'effet d'un spectre, d'un revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...

Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, au sortir de la messe, chez Mme Gouin, l'épicière... Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus fort, m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes ensemble... On potine, on rigole, on fait du bruit, en sirotant des petits verres de mêlé-cassis...Il y a là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps passe... L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux suintants, au museau de rat... Je m'informe...

—Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière d'un ton qu'elle veut rendre mystérieux.

—Elle est donc malade?...

—Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, il n'y paraîtra plus...

Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux qui confirment, et qui semblent dire:

—Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme très adroite...

Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, que des chasseurs avaient trouvé la veille, dans la forêt de Raillon, parmi des ronces et des feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement violée... Il paraît que c'est la fille d'un cantonnier... On l'appelait dans le pays, la petite Claire... Elle était un peu innocente, mais douce et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne aubaine, vous pensez, pour un endroit comme ici... où l'on est réduit à ressasser, chaque semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues marchent-elles...

D'après Rose, toujours mieux informée que les autres, la petite Claire avait son petit ventre ouvert d'un coup de couteau, et les intestins coulaient par la blessure... La nuque et la gorge gardaient, visibles, les marques de doigts étrangleurs... Ses parties, ses pauvres petites parties, n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, comme si elles eussent été forcées—une comparaison de Rose—par le manche trop gros d'une cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la bruyère courte, à un endroit piétiné et foulé, la place où le crime s'était accompli... Il devait remonter à huit jours, au moins, car le cadavre était presque entièrement décomposé...