Finalement, elle accepta l'invitation quand on lui eut affirmé que Mme Charrigaud n'avait posé que la tête, que Charrigaud, très vindicatif, serait bien capable de la déshonorer dans un de ses livres, et que Kimberly viendrait à ce dîner... Oh! du moment que Kimberly avait promis de venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si délicat, et si charmant, tellement charmant!...
Les Charrigaud furent mis au courant de ces négociations et de ces scrupules. Loin de s'en formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait plus maintenant que de se surveiller et, comme disait Mme Charrigaud, de se comporter en véritables gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement préparé et combiné, si habilement négocié, c'était vraiment leur première manifestation dans le nouvel avatar de leur destinée élégante, de leurs ambitions mondaines... Il fallait donc que ce fût épatant...
Huit jours avant, tout était sens dessus dessous dans la maison. Il fallut, en quelque sorte, remettre à neuf l'appartement et que rien n'y «clochât». On essaya des combinaisons de lumière et des décorations de table, afin de ne pas être embarrassé au dernier moment. A ce propos, M. et Mme Charrigaud se querellèrent comme des portefaix, car ils n'avaient pas les mêmes idées, et leur esthétique différait sur tous les points... elle inclinant à des arrangements sentimentaux, lui voulant que ce fût sévère et «artiste»...
—C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront être chez une grisette... Ah! ce qu'ils vont se payer nos têtes!...
—Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud, arrivée au paroxysme de la nervosité... Tu es bien resté le même qu'autrefois, un sale voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en ai plein le dos...
—Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit loup, divorçons... Au moins, de cette façon, nous compléterons la série et nous ne ferons pas tache parmi nos invités.
On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait, qu'il manquerait de la vaisselle et des cristaux. Ils durent en louer, et louer des chaises également, car ils n'en avaient que quinze; encore étaient-elles dépareillées... Enfin, le menu fut commandé à l'un des grands restaurateurs du boulevard.
—Que ce soit ultra-chic, recommanda Mme Charrigaud, et qu'on ne reconnaisse rien de ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons comme des gâteaux, des truffes en mousses, et des purées en branches... des cerises carrées et des pêches en spirale... Enfin tout ce qu'il y a de plus chic...
—Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je sais si bien déguiser les choses que je mets au défi quiconque de savoir ce qu'il mange... C'est une spécialité de la maison...
Enfin, le grand jour arriva.