—C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il donc, votre instituteur?... Ah! elle est jolie, l'éducation laïque, gratuite et obligatoire... elle est jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se trouvait le Paradis terrestre... Attention!
Et, catégorique non moins que grimaçant, il débitait:
—Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas à Port-Lançon, quoi qu'on dise, ni dans le département de la Seine-Inférieure... ni en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il ne se trouvait pas non plus en Europe, pas même en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui prétendent que le Paradis terrestre était en Italie, d'autres en Espagne, parce que dans ces pays-là il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est faux, archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, il n'y avait pas d'oranges... il n'y avait que des pommes... pour notre malheur... Voyons, que l'un de vous réponde... Répondez...
Et comme aucun ne répondait:
—Il était en Asie... clamait M. le Doyen d'une voix retentissante et colère... en Asie où, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni neige... ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et parfumé... où les fleurs étaient hautes comme des arbres, et les arbres comme des montagnes... Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A cause des péchés que nous avons commis, il n'y a plus, en Asie, que des Chinois, des Cochinchinois, des Turcs, des hérétiques noirs, des païens jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer... C'est moi qui vous le dis... Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la Foi?... la Foi?...
Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le ton d'une leçon récitée:
—La Foi... l'Espérance... et la Charité... C'est une des trois vertus théologales...
—Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait M. le Doyen. Je vous demande en quoi consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre bon curé... et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre instituteur... Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il vous raconte, ce n'est jamais arrivé...
L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues et des touristes. C'est un des édifices religieux les plus intéressants de cette partie de la Normandie, où il en existe tant d'admirables... Sur la façade occidentale, au-dessus d'une porte centrale, en ogive, une rose s'épanouit délicatement portée sur une arcature trilobée, à jour, d'une grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité du bas-côté septentrional, que longe une obscure venelle, est décorée d'ornementations plus touffues et moins sévères. On y remarque beaucoup de personnages singuliers, à face de démon, des animaux symboliques et des saints pareils à des truands, qui, dans les dentelles ajourées des frises, se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement, la plupart sont décapités et mutilés. Le temps et la pudeur vandalique des desservants ont successivement endommagé ces sculptures satiriques, joyeuses et paillardes comme un chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne et décente, sur ces corps de pierre effritée où, bientôt, l'oeil ne saura plus distinguer que d'irrémédiables ruines. L'édifice est partagé en deux parties par de hardies et minces arcades, et ses fenêtres, rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes dans le collatéral nord. La maîtresse vitre du chevet, en rosace immense et rouge, flamboie et fulgure, elle aussi comme un soleil couchant d'automne.
M. le Doyen communiquait directement de sa cour, plantée de vieux marronniers, dans l'église, par une petite porte basse, récente, qui s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait la clé unique avec la supérieure de l'hospice, soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune encore, d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière, entreprenante et fureteuse, soeur Angèle était la grande amie de M. le Doyen et sa conseillère intime. Ils se voyaient chaque jour, mystérieusement, préparant sans cesse des combinaisons électorales et municipales, se confiant les secrets dérobés des ménages port-lançonnais, s'ingéniant à éluder, par d'habiles manoeuvres, les arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs, au profit des intérêts ecclésiastiques. Toutes les vilaines histoires qui circulaient dans le pays venaient de là... Chacun s'en doutait, mais on n'osait rien dire, craignant l'intarissable esprit de M. le Doyen, ainsi que la méchanceté notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à sa fantaisie de femme intolérante et rancunière.