Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est logée dans des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement de viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie vingt-cinq sous par jour à l'Institution. C'est-à-dire qu'elles retiennent, quand elles vous ont placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent ça vous placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les détenues des maisons centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux remplacent les récréations... Ah! elles ne s'embêtent pas, les bonnes soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charité est un fameux truc... Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai bête toute ma vie... Les dures leçons de choses, les malheurs ne m'apprennent jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier, de faire le diable et, finalement, je suis toujours roulée par tout le monde.

Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé des soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs:

—Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de chics types dans la boîte... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places épatantes.

Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je m'étais souvenue avec attendrissement, nigaude que je suis, des années heureuses, passées chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fière...

Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup venaient de très loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore servi nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, avec des mines sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent, s'ouvraient sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus à la coule, sortaient de place, comme moi.

Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce que je savais faire, si j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en disant:

—Cette chère enfant!... nous lui trouverons une bonne place.

Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En attendant cette bonne place promise, chacune de ces chères enfants était occupée à quelque ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le ménage; celles-là travaillaient au jardin, bêchaient la terre, comme des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant, disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingué... Je commençai par ravauder les culottes de l'aumônier et les caleçons d'une espèce de capucin qui, dans le moment, prêchait une retraite à la chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleçons!... Pour sûr qu'ils ne ressemblaient pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des besognes moins ecclésiastiques, tout à fait profanes, des ouvrages de fine et délicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon élément... Je participai à la confection d'élégants trousseaux de mariage, de riches layettes, commandés aux bonnes soeurs par des dames charitables et riches qui s'intéressaient à l'établissement.

Tout d'abord, après tant de secousses, malgré la mauvaise nourriture, les culottes de l'aumônier, le peu de liberté, malgré tout ce que je pouvais deviner d'exploitation âpre, je goûtai une réelle douceur dans ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de prier était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude de ma conduite passée m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite, je me confessai à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé les sales culottes, ce qui faisait naître en moi, tout de même, en dépit de ma sincère piété, des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était un drôle de bonhomme que cet aumônier, tout rond, tout rouge, un peu rude de manières et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il m'adressait des questions étranges, insistait de préférence sur mes lectures.

—De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon sans doute... Je ne vous donne pas ça pour l'Imitation... non... Mais ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple Voltaire... Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un péché mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voilà qui est dangereux...