Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison, dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse. Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui, d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussière sur et sous les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons et des chambres. A la place des maîtres, moi, j'aurais eu honte de vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n'osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite d'un manquement trop visible ou trop gênant, ils se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble que vous n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions qu'à répondre sur un ton où la fermeté n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien pardon à Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente...» Alors, ils n'insistaient plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré, dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité sur leurs domestiques, et plus godiches!... Vrai, on n'est pas serins, comme ils l'étaient...

Il faut rendre à William cette justice qu'il avait su mettre les choses sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient une certaine amitié, sachant qu'il possédait, de temps à autre, des tuyaux épatants... Cette passion qui, pour être entretenue et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements suburbains, ne s'accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire, comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie ainsi: après le déjeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il était chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des chapeaux couleur d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux reflets!... Il ne rentrait qu'à l'heure d'habiller son maître, et, le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il, d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des histoires sinistres—à les entendre, ils étaient tous pédérastes—puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient à la politique... William y était d'une intransigeance superbe et d'une terrible violence réactionnaire.

—Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars, Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit, celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à ce lapin-là, les sales canailles!...

Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine...

—Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!...

Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fête, ces braves gens...

Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète... lui dit:

—Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout à l'heure, votre tapette.

Eugénie se leva, frémissante et grondante:

—Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chérubin?... Répétez-voir un peu?... Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet enfant... Il est assez joli pour ça... il est assez joli pour tout... vous savez?