Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William, quelquefois:
—Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour...
A quoi William, très calme, répliquait:
—Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne pas en profiter.
Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui, continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux courses grossir l'argent des bookmakers.
Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans... D'abord, ils allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup, c'est-à-dire qu'ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de petits bourgeois. La vérité est que Madame n'avait pas réussi dans le monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait à Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies sur le compte de l'amour.
Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le personnel s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui était supportable qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.
—Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? me disait-il souvent. Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu'il aime la campagne, lui?...
Je m'exaltais:
—Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits oiseaux!...