Et de toujours!...
Amour, amour!...
Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il m'apportait l'odeur lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait de casser les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes vers. A quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et sans doute qu'il m'eût dit:
—Edgar, qui est un homme épatant... est-ce qu'il fait des vers, lui?...
Ma nature poétique n'était pas la seule cause de l'impatience où j'étais de partir pour la campagne. J'avais l'estomac détraqué par la longue misère que je venais de traverser... et, peut-être aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le Champagne et les vins d'Espagne, que William me forçait à boire. Je souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin, au sortir du lit... Dans la journée, mes jambes se brisaient; je ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau... J'avais réellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre un peu...
Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait encore s'écrouler...
Ah! merde! comme disait Madame...
Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et plus les scènes éclataient violentes... Après quoi, ayant vomi tout ce que leur coeur contenait d'amertumes et de colères longtemps amassées, ils se boudaient des semaines entières... Monsieur se retirait dans son cabinet où il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue, longuement étendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec frénésie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans les premiers temps, je crus, n'étant point au courant de leurs manies, qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles... Nullement, hélas!... C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une femme du monde. Ils causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide et guindée, voilà tout... On eût dit qu'ils dînaient en ville... Puis, les repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très dignes, ils remontaient chacun chez soi... Madame se remettait à ses romans, à ses tiroirs... Monsieur à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois, Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement... Et ils s'adressaient une correspondance acharnée, des poulets en forme de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée de transmettre de l'un à l'autre... Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'était à mourir de rire...
Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s'étaient fâchés, sans raison apparente... Et c'étaient des sanglots, des «oh!... méchant!... oh! méchante!»... des: «c'est fini... puisque je te dis que c'est fini»... Ils s'en allaient faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d'amour...
J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots... et quand ils menaçaient de se quitter, je savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils étaient rivés l'un à l'autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble, comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.