Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé...

Chien de métier!... Chienne de vie!...

Le coup fut rude et je me dis—mais trop tard—que jamais je ne retrouverais une place comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n'y avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup d'argent de côté, se monter peu à peu un joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?... on pouvait se marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri du besoin et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l'offense des hasards... J'étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame, je m'étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie, j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous, à de certains moments?... C'est à n'y rien comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'où, on ne sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier, à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert Madame d'outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une fille publique, j'avais craché sur son mari.... Et cela me fait peur, quand j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans l'ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et qui me poussent au déchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas tuée, ce jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je n'en sais rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd'hui, je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... Et j'ai une immense pitié d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse, maintenant...

Après la terrible scène, vite, je redescendis à l'office. William frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.

—Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.

—J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.

Je pouvais à peine parler...

—Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion... Et pourquoi?

En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les épaules...

—C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas bête comme ça!