—C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut aimer ses maîtres... les maîtres sont les maîtres... Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez bien gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez bien... Ne répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, il faut bien quitter d'avec eux... d'avec Madame, surtout...
Je suivis les conseils de Joseph et, durant les mois que nous avions à rester au Prieuré, je me promis de devenir une femme de chambre modèle, une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, toutes les complaisances, toutes les délicatesses, je les prodiguai... Madame s'humanisait avec moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent amené ce changement dans le caractère de Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil, et jusque dans ses raisons de vivre. Comme après une grande douleur, après la perte foudroyante d'un être uniquement chéri, elle ne luttait plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement de ses nerfs vaincus et de ses fiertés humiliées, et elle ne semblait plus chercher auprès de ceux qui l'entouraient que de la consolation, de la pitié, de la confiance. L'enfer du Prieuré se transformait pour tout le monde en un vrai paradis...
C'est au plein de cette paix familiale, de cette douceur domestique, que j'annonçai un matin à Madame la nécessité où j'étais de la quitter... J'inventai une histoire romanesque... je devais retourner au pays, pour y épouser un brave garçon qui m'attendait depuis longtemps. En termes attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, les bontés de Madame, etc... Madame fut atterrée... Elle essaya de me retenir, par les sentiments et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, de me donner une belle chambre, au second étage de la maison. Mais, devant ma résolution, elle dut se résigner...
—Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... soupira-t-elle... Ah! je n'ai pas de chance...
Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, Joseph vint à son tour expliquer que, se faisant trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait plus continuer son service et qu'il avait besoin de repos.
—Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous aussi?... Ce n'est pas possible... La malédiction est donc sur le Prieuré... Tout le monde m'abandonne... tout m'abandonne...
Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur pleura. Marianne pleura...
—Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...
Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... il emportait aussi l'argenterie!...
Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais aucun scrupule à jouir de l'argent de Joseph, de l'argent volé—non ce n'était pas cela... quel est l'argent qui n'est pas volé?—mais je craignis que le sentiment que j'éprouvais ne fût qu'une curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi, sur mon esprit comme sur ma chair, un ascendant qui n'était peut-être pas durable... Et peut-être n'était-ce en moi qu'une perversion momentanée de mes sens?... Il y avait des moments où je me demandais aussi si ce n'était pas mon imagination—portée aux rêves exceptionnels—qui avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était point réellement qu'une simple brute, un paysan, incapable même d'une belle violence, même d'un beau crime?... Les suites de cet acte m'épouvantaient... Et puis—n'est-ce pas une chose vraiment inexplicable?—cette idée que je ne servirais plus chez les autres me causait quelque regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. Eh bien, non!... D'être domestique, on a ça dans le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois allait me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit intérieur, sévère et froid, pareil à un intérieur d'ouvrier, ma vie médiocre, privée de toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces à manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon plaisir de les servir, de les chiffonner, de les pomponner, de m'y plonger, comme dans un bain de parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.