—Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sûr... D'abord, ma petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les laides, les jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... Ah! on la connaît, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est accablé de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien élevée comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous n'êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous...

Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau, avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu'a cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La méchanceté a raison de son asthme... Et le débinage de la maison va son train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue d'avance?

Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses, accompagnant d'un: «Pour sûr!» énergique, chacune des révélations de Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter:

—Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant dire que je suis la maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... ça n'entend rien aux affaires de ménage... ça aime à être soigné, dorloté... son linge bien tenu... ses manies respectées... de bons petits plats... S'il n'avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici, mon Dieu, les voleurs!

L'intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine Mauger...

—Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des idées... Et puis, il y a tout de même de l'ouvrage.... Et nous allons prendre un petit garçon, pour aider...

Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rêvé de servir chez un vieux... C'est dégoûtant... Mais on est tranquille, au moins, et on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas difficile, pour un capitaine qui a encore des idées... Et ce que ça doit être rigolo, tous les deux, sous l'édredon!...

Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, étroites, tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri, avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau garçon... L'industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent encore... Et je vois, derrière des vitres, de pauvres faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des semelles de cuir...

Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu... On dirait d'une prison.

Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous salue...