Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, Monsieur trousse les petites filles dans la campagne... Quand cela serait, il n'aurait pas tort, si tel est son plaisir... C'est un fort homme, et qui mange beaucoup... Il lui en faut... Et Madame ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en suis certaine... Et c'est d'autant plus extraordinaire qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une femme de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres... Elle n'a même pas besoin d'écouter aux portes... Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le linge, et tant d'autres choses, lui en racontent assez... Il est même inconcevable, quand on veut donner des leçons de morale aux autres et qu'on exige la continence de ses domestiques, qu'on ne dissimule pas mieux les traces de ses manies amoureuses... Il y a, au contraire, des gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou par une sorte d'inconscience, ou par une sorte de corruption étrange, le besoin de les étaler... Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, comme tout le monde... Mais vrai!... j'ai vu des ménages... et des plus respectables... qui dépassaient tout de même la mesure du dégoût...
Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drôle d'effet de revoir mes maîtres... après... le lendemain... J'étais toute troublée... En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher de les regarder, de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait:
—Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses maîtres de cette façon-là? Faites donc attention à votre service...
Oui, de les voir, cela éveillait en moi des idées, des images... comment exprimer cela?... des désirs qui me persécutaient le reste de la journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession de mes propres caresses...
Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose en sa place, m'a appris un autre geste, plus conforme, je crois, à la réalité... Devant ces visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, les poudres n'ont pu effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les épaules... Et ce qu'ils me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses, leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale:
—Célestine, vous regardez trop les hommes... Célestine, ça n'est pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre... Célestine, ma maison n'est pas un mauvais lieu... Tant que vous serez à mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas...
Et patati... et patata!...
Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous pousser sur des lits... et de ne vous laisser, généralement, en échange d'une complaisance brusque et éphémère, autre chose qu'un enfant... Arrange-toi, après comme tu peux et si tu peux... Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton enfant... Cela ne le regarde pas...
Leur maison!... Ah! vrai!...
Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir d'erreur là-dessus.