Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.

Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou la Sagesse du Sieur Charron.

IV

Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher ab ovo les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons découvrir dans Byron et le Byronnisme l'origine de la Nouvelle Ecole.

Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:

Nous sommes en 1830;—la littérature classique est moribonde; le Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, la ligne, la couleur, la fooorme. Dans l'autre, la lecture de Byron a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.

Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et digne, regarde sans comprendre.

V

Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il était utile de le désefféminer, de lui montrer, en l'intéressant, la vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la société.

—«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos œuvres:»—tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et Daudet.