C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.

II

Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors ne saurait avoir accès, le Home, est et sera toujours une fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle énergie.

Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.

Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble faix, et la vue de mes livres me rasséréna.

Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient, semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux du Bouquin.

Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile vibrèrent avec intensité.

«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»

Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de minuit.

Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.