On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,—de la reliure pour tous,—du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant des causeries intimes.
Les cartonnages, dits à la Bradel, sont fort appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand défaut.
On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du papier peigne, soit du papier marbré, maroquiné ou à escargots, soit du papier de couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient les bords en gouttières, ornent le dos de très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps sur le chemin du convenu et du ponsif.
Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque monochrome! un Bibliotaphe seul peut en posséder une semblable.
Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;—le dos de chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su assembler en docte académie.—Si votre Molière est relié en veau porphyre, que Montaigne le soit en veau racine, Montesquieu en veau granit et Dorat en veau rose, n'allez pas couvrir la Pucelle de Voltaire en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à celle de Chapelain; vêtir les Lettres de Madame de Maintenon en Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux Historiettes de Tallemant des Réaux une tunique vert bile, ne serait que justice.
Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière pour chaque classe de leur Bibliothèque.—Ces Chromo-Bibliotactes habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de Théologie et les Saintes Ecritures. En souvenir du printemps de la Nature, l'Histoire naturelle est revêtue du vert le plus tendre; aux Œuvres dramatiques, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour les Romans, ils prennent le rose, tandis que pour les Livres d'histoire, de Médecine ou de Jurisprudence, ils emploient le noir avec de minces filets d'or.—L'Astrologie porte l'azur céleste, les Œuvres Badines sont gratifiées du ton mauve, les Voyages de bleu d'outre-mer, les Traités du Mariage de jaune serin et les Opuscules Scatologiques de Terre de Sienne.
Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.—Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent individuel.—Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.
Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à mettre en usage.—Un Livre doit être habillé avec toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à la toilette d'une femme.