Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?
Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des Gautier, éditions originales, avec reliures étranges et envois curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les Victor Hugo de chez Renduel et de chez Gosselin et Bossange, les Musset de chez Urbain Canel; les Sainte-Beuve, les Nodier, les Drouineau, les Mérimée, les Antoni Deschamps, les Alphonse Royer, etc., tous de la bonne date, furent payés au poids de l'or; La Madame Putiphar de Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit 500 francs, et un exemplaire intact des Roueries de Trialph, notre contemporain avant son suicide, eut l'honneur d'être violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.
Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites dans mon cœur de Bibliophile.
VII
Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres, XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.
La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres contemporains du XIXe siècle, depuis Népomucène Lemercier, jusqu'à J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.
Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.
Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les jours précédents?
J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus étouffantes et plus amères.
Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais anéanti.