De la malheureuse bibliothèque il n'y eut de sauvé que ce qui fut emporté par les voleurs pour être vendu à vil prix, ou entassé dans les caves par les deux sauveteurs. Des montagnes de manuscrits et de papiers, de cartons éventrés, de rouleaux écrasés, de parchemins souillés, remplissaient ces vieilles caves jusqu'à la hauteur des piliers trapus supportant les voûtes. Là, dans l'obscurité pesante, dans les flaques d'eau envoyées par les pompes, dans la moisissure, les deux courageux sauveteurs s'installèrent pour compléter leur œuvre, reconnaître, mettre en ordre et à l'abri les richesses jetées là,—au péril de l'humidité, maintenant, après le péril des flammes. Ils passèrent six mois à ce travail, à soigner, pour ainsi dire, les pauvres manuscrits; six mois dans cette cave, à défaut d'un autre asile qu'on n'en finissait pas de leur donner; six mois sous les voûtes glaciales, à disputer aux rats les précieuses reliques du passé; six mois à souffler dans leurs doigts et à sentir les rhumatismes les mordre et la maladie s'infiltrer dans leur chair et dans leurs os, et le froid linceul de la mort s'abattre sur leurs épaules!
Hélas! le pauvre Picolet, héros malheureux, manqua un matin pour la première fois depuis 1756 à la bibliothèque de l'Abbaye. Dom Poirier l'attendit vainement: il venait d'entrer à l'Hôtel-Dieu avec une pleurésie, pour y mourir, gémissant surtout de la perte du Romant de la Pucelle, à jamais disparu, réduit en cendres comme la Pucelle elle-même.
Et dom Poirier resta seul.
Bien d'autres débris de la bibliothèque, arrachés aux flammes, n'en avaient pas moins été perdus. Longtemps encore après l'incendie, les épiciers du quartier se fournirent à bon compte de cornets pour leurs denrées, et l'on vit même des marchands de vieux papiers vendre, au poids, des tas de manuscrits parfois ornés d'enluminures, des piles de vieux parchemins, des chartes pourvues de leurs grands cachets de cire pendant au bout des cordons. Des collectionneurs anglais ou hollandais, qui se créaient alors des musées à bon compte, avec les épaves des palais, des couvents et des hôtels seigneuriaux, dans la si lamentable liquidation de la vieille France, purent trouver ainsi bon nombre de manuscrits uniques ou des pièces du plus grand intérêt historique, aux tas à deux liards ou un sol la livre.
L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY
ÉTUDE D'ÉROTO-BIBLIOMANIE
Contes pour les Bibliophiles