—Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est graduée,—les incunables sont à gauche, à l'extrémité du lieu où vous vous trouvez;—je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous prendre.

La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait appeler la série des anodins; c'étaient pour la plupart des romans ou contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis Grigri; Thémidore; le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître; les Œuvres galantes de Bordes; le Grelot; le Roman du Jour; le Sopha; le Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes; les différents Codes: Code de la Toilette; Code des Boudoirs; Code du Divorce; Code des Mœurs ou la Prostitution régénérée; Code de Cythère ou Lit de Justice d'Amour; puis la Bibliothèque des petits maîtres, la Bibliothèque des Bijoux: les Bijoux indiscrets; le Bijou des Demoiselles, les Bijoux des neuf Sœurs; le Bijou de Société ou l'Amusement des Grâces; les Bijoux des petits neveux d'Arétin et autres; les Caleçons des Coquettes du jour, les Calendriers de Cythère, l'Almanach cul à tête, ou étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts, ainsi qu'une foule d'œuvres scatologiques et d'ana orduriers.

Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures, en forme de culs-de-lampe ou frappés en plein maroquin sur le plat des volumes en guise d'armoiries.—Des gravures licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes mêmes subissaient quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux, et je ne pouvais m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fût trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.

La Poésie gaillarde

Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la gradation libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes: la Muse folâtre; l'Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps (1670); le Parnasse satyrique du sieur Théophile; le Cabinet satyrique; les Œuvres de Corneille Blessebois; Dulaurens; les Muses en belle humeur ou Élite des poésies libres; le Pucelage nageur; l'Anti-Moine; le Parnasse du XIXe siècle et tous les ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de ne pas arriver au but, et j'abandonnai quelques centaines de volumes pour atteindre l'extrême gauche.

La Poésie badine