Il y a vingt ans de cela, hélas!—Depuis lors, le pauvre vieux libertin s'en est allé faire la fatale enquête à laquelle nous sommes tous condamnés sur le paradis de Mahomet; il mourut un matin de novembre d'une incertaine maladie que d'indécis médecins étiquetèrent de noms différents et sans valeur:—la vérité, c'est qu'il était usé jusques à la trame et qu'il n'avait plus que faire ici-bas. Son testament me désignait pour héritier de son La Popelinière et de quelques autres de ses livres maudits; mais ma curiosité fut vite satisfaite; je conservai quelques années les précieuses reliques de ce pilier d'enfer, puis mon esthétique changea d'objet; mes goûts vagabonds ne s'accordaient plus avec la passion paisible et sédentaire des vrais bibliophiles. Mon cosmopolitisme épris de vie active, de plaisirs militants, d'idées générales, devint hostile aux habitudes casanières, et je me sentis peu à peu poussé, en regardant la carte du monde et la brièveté de la vie, à me défaire de mes livres et objets d'art. Le Tableau des mœurs du temps, cédé à l'amiable et Sous le manteau, fit partie d'un Grenier célèbre dans le monde des amis du bouquin; il devint la propriété d'un Toqué mort tout récemment, et à la vente duquel il fut acquis par un riche amateur bordelais, qui le possède sans doute encore à l'heure actuelle.
Le tableau des Fricatrices eut un sort moins agité; il est aujourd'hui accroché dans l'artistique demeure d'un de mes vieux amis d'enfance, très épris d'art ancien et qui fait profession du goût le plus délicat. M. Emile R…, directeur d'un grand théâtre parisien, est le possesseur de cette saphique peinture qu'aucun musée public ne saurait exposer.
Livre et tableau, je l'avoue, ne m'ont point fait un grand vide; la vie de certains hommes est trop remplie d'événements, de sensations pour qu'ils puissent regretter profondément le départ des choses qui firent partie du décor de fond de leur jeunesse. La possession de tout bibelot cesse vite d'être une joie pour devenir une vanité superflue, mais je ne puis encore évoquer sans tristesse le souvenir du dernier roué de France, et l'ombre de cet inquiétant érotomane, le chevalier de Kerhany, se profile toujours en silhouette nettement accusée sur le transparent lumineux du passé. La mesquinerie et l'ignorance des hommes que l'on coudoie incessamment ne sert qu'à grandir dans notre esprit la valeur de ceux qui eurent le courage de leur originalité et qui s'en sont allés incompris, bafoués, ridiculisés par la multitude des imbéciles.
Pauvre chevalier! Pauvre vieux Céladon qui semblait échappé d'un roman d'Urfé revu et augmenté par de Sade!
LES ESTRENNES
DU POÈTE SCARRON
Contes pour les Bibliophiles
LES ESTRENNES
DU POÈTE SCARRON
Lettre à Mme la Baronne de X***