Pendant plusieurs années, il ne se passa guère de semaines sans que les journaux du Royaume-Uni et ceux d'Amérique n'enregistrassent de stupéfiantes actions accomplies par l'un ou l'autre des deux frères; on les signala dans les Alpes, plantant le drapeau anglais sur des cimes jusqu'alors vierges de toute empreinte humaine, dans les monts de l'Atlas cherchant le lion, en Amérique gagnant sur leur racer des coupes d'argent aux régates de Newport, à Java massacrant des troupeaux de rhinocéros et de crocodiles, partout vainqueurs des êtres et des choses, hercules qui n'auraient su nombrer leurs travaux, tant ils étaient variés, compliqués, et, je dois ajouter, inutiles au progrès social ou aux besoins réels de la civilisation.
Ce fut à Bombay que je les connus; j'admirai leur beauté de fiers acrobates et je m'employai à servir leur passion en organisant pour eux des chasses aux tigres capables de mettre en relief leur adresse impeccable dans le maniement du rifle. Ils déployèrent dans ce sport jusqu'alors inconnu pour eux une vigueur, une souplesse, une intrépidité dans l'attaque, une sûreté de main qui frappèrent de stupeur les conducteurs indigènes qui les accompagnaient sur des éléphants dressés. Ils tuèrent—dans les seules jungles du Bengale, si je me souviens bien, plus de douze tigres et environ huit panthères dont ils eurent la politesse de m'envoyer les superbes dépouilles. Les Hindous, très sensibles au courage, les crurent sorciers, et, malgré leur secret dédain pour les Européens souillés de viandes et de liqueurs, leur témoignèrent un respect qui confinait au culte sacré.—A Ceylan, au retour, leurs succès à la chasse, au tennis, au polo, eurent un long retentissement dans les journaux de toute la colonie anglaise.
—Mais je ne veux pas, mon cher ami, me dit lord L…, ouvrant comme une parenthèse furtive à son récit, vous intéresser plus qu'il ne convient aux jeux sportifs des frères Magrin, ni risquer de vous faire oublier le but de ce récit. J'y arrive donc sans plus tarder.
A leur retour en Europe, William et Robert Magrin s'arrêtèrent en Égypte, et, afin de se soustraire à la domination de Thos Cook and son et aux itinéraires réglés comme papier de musique, ils frétèrent une Dahabieh à voile et lentement visitèrent le Sérapéum, la pyramide d'Oanas, Assiout, Louqsor, Thèbes, Assuan et Philæ.
La vue de la nécropole memphite, des mastabas de Gizéh, d'Abou-Roâsh, de Dahshour, de Saqqarah, d'Abousir, impressionna vivement la curiosité de Robert Magrin, qui, laissant son frère retourner à Londres, jura de se consacrer à la recherche de royales momies et de se livrer momentanément à ce nouveau sport scientifique avec toute l'ardeur qu'il avait apportée jusque-là, à la mise à mort des bêtes sauvages ou à la conquête de quelque prix chèrement disputé dans les luttes diverses par de nombreux «champions du monde». Il entreprit donc des fouilles sur le vaste territoire arrosé par le Nil.
III
Malgré l'exploitation séculaire des tombeaux, poursuivit lord L…, en humant lentement son cigare, malgré aussi l'affreux état de désordre dans lequel les anciens fouilleurs ont laissé les terrains et les œuvres d'art de la vieille Égypte, malgré les recherches des fellahs qui vécurent longtemps du produit de leurs spoliations, Robert Magrin comprit qu'il restait encore énormément à extraire de ces champs de morts et que la gloire de Mariette n'empêchait point de nouveaux venus de se créer une notoriété de bon aloi, surtout en Angleterre où l'archéologie égyptienne voit grandir chaque jour le nombre de ses adeptes.