Le Gronovius figure sur mes rayons parmi mes livres, et je ne puis le prendre encore aujourd'hui sans songer à sa provenance occulte et à son origine presque diabolique.

IV

Je n'aurais point pris la peine de vous conter cette passagère et pittoresque aventure de voyage, mes chers amis,—dis-je en terminant aux hôtes silencieux de Robert de Boisgrieux,—je n'y aurais point moi-même, pour curieuse qu'elle soit, attaché la moindre importance si, tout récemment encore, le pauvre bibliothécaire Rotterdamien n'était venu me donner l'émotion de sa mort dans des circonstances assez inquiétantes, vous en conviendrez.

A la suite de notre entrevue zoologique et un peu gynécologique, j'échangeai avec Van der Boëcken une correspondance assez suivie et presque exclusivement littéraire et historique.—Les années passaient sans qu'il me fût loisible de me rendre de nouveau à Rotterdam, selon ma promesse et sans que mon très fervent ami trouvât possibilité de venir à Paris, ainsi qu'il m'en avait fait serment.

Je renonçais presque au plaisir de me retrouver avec cet hétéroclite et indéfinissable personnage, lorsqu'un matin du printemps dernier, il se fit annoncer à moi dans mon logis du quai Voltaire. Je le vis entrer dans mon cabinet un peu vieilli et déplumé, mais droit, sec, avec son œil glauque toujours allumé en fanal. Après les témoignages de cordialité, il m'expliqua qu'il venait à Paris dans un but d'amour pour la France et notre littérature nationale, et surtout dans le désir de constituer une ligue assez puissante pour maintenir la prépondérance de la librairie française en Hollande, actuellement envahie par les imprimés allemands.—Il me lut tout un rapport statistique établissant, avec logique et clarté, l'état précaire de notre librairie dans les principales villes des Pays-Bas, et prouvant avec une triste vérité la prospérité chaque jour grandissante des importations de Stuttgart, de Munich, de Berlin, de Leipzig, de Cologne et de Francfort. Il me démontrait que depuis l'année cruelle, on vendait deux tiers en moins de livres français chez ses compatriotes, et il pensait qu'à cette situation désastreuse il était possible d'opposer un remède efficace avec l'énergie et le dévouement de plusieurs patriotes parisiens décidés à suivre la voie qu'il était en mesure de leur indiquer.

Je me mis avec empressement au service d'une idée aussi juste et noble, et je lui fournis aussitôt des lettres de crédit pour les personnes que je jugeais les mieux en position de nous seconder dans cette véritable guerre des influences intellectuelles de la France contre la Germanie.


Van der Boëcken me quitta avec promesse de m'accorder plusieurs soirées au sortir de ses plus urgentes occupations.—Mais ce fut la dernière fois que je vis sa tête de Moine des Croisades.—Six jours après cette visite, je recevais de Rotterdam une lettre assez crânement philosophique, dans laquelle l'infortuné archiviste m'annonçait, de son lit, à la fois sa maladie et sa mort.